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THE GIFTOF
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LA -~J
BELLE-NIVERNAISE
HISTOIRE
D'UN VIEUX BATEAU ET DE SON EQUIPAGE
PAB
ALPHONSE DAUDET.
WITH BXPLANATOBY NOTES IN BNOLISH BT
Geo. CASTEGNIER | |;
NEW YORK :
WILLIAM R. JENKINS,
EDITEUR ET LIBRAIRE FRANÇAIS,,
851 & 853 SiXTH Ave.
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Copyriffht. 1890. hr William B. Jenkins.
AU Bighis Beserved,
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VBZKTSD BTTHB
pBiaa of William B. jESznfffl.
KxwYoBK.
1
m BELLE-NI¥ERNfîISE
CHAPITBE PBEMIER.
UN COUP DE TÊTE.
|A me des Enf ants-Bonges, aa quartier
du Temple.
Une ligne étroite comme on égoat,
des mi9seanx stagnants» des flaques
de boae noire, des odeurs de moisi et d*eau sale
«ortant des allées béantes.
De ehaque côte, des ma^isons très hautes, ayee
4e0 fenêtres de casernes, des vitres troublef^
4 La Bdle-Nivemaise.
flans rideaux, des maisons de journaliers, d'où*
Triers en chambre, des hôtels de maçons et de»
gamîsàlanuii
Au rez-de-chaussée, des boutiques. Beaucoup
de charcutiers, de marchands de vin ; des mar-
chands de marrons^ des boulangeries de gro»
pain, une boucherie de viandes violettes et
jaunes.
Pas d'équipages dans la rue, de falbalas, ni
de flâneurs sur les trottoirs, — mais des mar-
chands des quatre saisons criant le rebut de»
Halles, et une bousculade d'ouvriers sortant
des fabriques, la blouse roulée sous le bras.
C'est le huit du mois, le jour où les pauvre»
payent leur terme, où les propriétaires, las.
d'attendre, mettent la misère à la porte.
C'est le jour où l'on voit passer dans des car-
rioles des déménagements de lits de fer et d&
tables boiteuses, entassés les pieds en l'air, avea
les matelas éventrés et la batterie , de cuisiney
iEt pas même une botte de paille pour embal-
ler tous ces pauvres meubles estropiés, doulou*
La Belle'Nivemaise, S
renxy las de dégringoler les escaliers crasseux
«t de rouler des greniers aux caves !
La nuit tombe.
Un à un les becs de gaz s'allument, reflétés
<dans les ruisseaux et dans les devantures de
"boutiques.
Le brouillard est froid.
Les passants se bâteni
Adossé au comptoir d'un marchand de viii^
dans une bonne salle bien chauffée, le père
Louveau trinque avec un menuisier de La Yil*
lette.
Son énorme figure de marinier honnête, toute
rougeaude et couturée, s'épanouit dans un large
Tire qui secoue ses boucles d'oreilles.
— Affaire conclue, père Dubac, vous m'ache-
tez mon chargement de bois au prix que j'ai dit»
— Topez là.
— A votre santé !
— A la vôtre I
On choque les verres, et le père Louveau
boit, la tête renversée, les yeux mi-clos, cla-
V La Béne-Nivemaise,
quant la langue, pour déguster son vin blanc.
Que voulez- vous ! personne n'est parfait, et
le faible du père Louveau, c'est le vin blanc.
Ce n*est pas que ce soit un ivrogne. — Dieu^
non ! — La ménagère, qui est une femme de
tête, ne tolérerait pas la ribote ; mais quand on
vît comme le marinier, les pieds dans l'eau, le-
erâne au soleil, il faut bien avaler un verre de*
temps en temps.
Et le père Louveau, de plus en plus gai, sou-
rit au comptoir de zinc qu'il aperçoit au traver»
d*un brouillard et qui le fait songer à la pile
d'écus neufs qu'il empochera demain en livrant
son bois.
Une dernière poignée de main ; un dernier
petit verre, et l'on se sépare.
— A demain, sans faute ?
— Comptez sur moL
Pour sûr il ne manquera pas le rendez-vous^
le père Louveau. Le marché est trop beau, il a
Hé trop rondement mené pour qu'on traînasse,
Et le joyeux marinier descend vers la Seine;.
La Belle-Nivemaise, 7
roulant les épaules, bousculant les couples,
avec la joie débordante d'un écolier qui rap-
porte un bon point dans sa poche.
Qu'est-ce qu'elle dira la mère Louveau, — la
femme de tâte, — quand elle saura que son
homme a yendu le bois du premier coup, et que
l'affaire est bonne ?
Encore un ou deux marchés comme celui-là^
et on pourra se payer un bateau neuf, planter là
la BéUe-Nivernaise qui commence à faire par
trop d'eau.
Oe n'est pas un reproche, car c'était un fier
bateau dans sa jeunesse ; seulement yoilà, tout
pourrit, tout vieillit, et le père Louveau, lui-
même, sent bien qu'il n'est plus aussi ingambe
que dans le temps où il était *' petit derrière "
sur les flotteurs de la Marne.
Mais qu'est-ce qui se passe là-bas?
Les commères s'assemblent devant une porter
on s'arrête, on cause et le gardien de la paix,
debout au milieu du groupe, écrit sur son
calepin.
8 La Bdle-Nicernaise.
Le marinier traverse la chaussée par curi^^
site, pour faire comme tout le monde.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Quelque chien écrasé, quelque voiture accro-
chée, un ivrogne tombé dans le ruisseau, rien
d'intéressant
Non! c'est un petit enfant assis sur une
chaise de bois, les cheveux ébo^îffés, les joues
pleines de confiture, qui se frotte les yeux avec
les poings.
Il pleure.
Les larmes en coulant ont tracé des dessins
bizarres sur sa pauvre mine mal débarbouillée.
Imperturbable et digne comme s'il interro-
geait un prévenu, l'agent questionne le marmot
et prend des notes.
— Comment t'appelles-tu ?
— Totor.
— Victor quoi?
Pas de réponse.
Le mioche pleure plus fort et crie :
— Maman! maman!
La Belle- NivernaUe. &
Alors une femme qui passait, une femme du
peuple, très laide, très sale, traînant deux en*
fants après elle, sortit du groupe et dit au
gardien :
— Laissez-moi faire.
Elle s'agenouilla, moucha le petit, lui essuya
les yeux, embrassa ses joues poissées.
— Comment s'appelle ta maman, mon chéri }
n ne savait pas.
Le sergent de ville s'adressa aux voisins :
— Voyons, vous, le concierge, vous devez
<x)nnaître ces gens-là ?
On n'avait jamais su leur nom*
Il passait tant de locataires dans la maison f
Tout ce qu'on pouvait dire, c'est qu'ils habi-
taient là depuis un mois; qu'ils n'avaient ja«
mais payé un sou ; que le propriétaire venait de
les chasser, et que c'était un fameux débarras.
— Qu'est-ce qu'ils faisaient?
— Rien du tout
Le père et la mère passaient leur journée \
iHDire et leur soirée à se battre.
10 La Belle-Niœrnaise^
Ils ne s'entendaient que pour rosser leurs en-
fantSy deux garçons qui mendiaient dans la rue
et volaient aux étalages.
Une jolie famille, comme vous voyez.
— Croyez-vous qu'ils viendront chercher leur
enfant ?
— Sûrement non I
Us avaient profité du déménagement pour le
perdre.
Ce n'était pas ]a première fois que cette
éhose-là arrivait, les jours du terme.
Alors l'agent demanda :
— Personne n'a donc vu les parents s'en
aller?
Ils étaient partis depuis le matin, le mari
poussant la charrette, la femme un paquet dans-
son tablier, les deux garçons les mains dau&
leurs poches.
Et maintenant, rattrape-les.
Les passants se récriaient indignés, puis con-
tinuaient leur chemin.
Il était là depuis midi, le malheureux mioche l
La Belle-Nivemaise, 11
Sa mère rayait assis sur une chaise et lui
avait dit :
— Sois sage.
Depuis, il attendait
Gomme il criait la faim, la fruitière d'en face
lui avait donné une tartine de confiture.
Mais la tartine était finie depuis longtemps,,
et le marmot avait recommence à pleurer.
Il mourait de peur, le pauvre innocent! Peur
des chiens qui rodaient autour de lui ; peur de
la nuit qui venait ; peur des inconnus qui lui
parlaient, et son petit cœur battait à grands
coups dans sa poitrine, comme celui d'un oi-
seau qui va mourir.
Autour de lui le rassemblement grandissait,
et l'agent ennuyé l'avait pris par la main pour
le conduire au poste.
-— Voyons, personne ne le réclame ?
— Un instant I
Tout le monde se retourna.
Et Ton vit uns bonne grosse figure rougeaude^
12 La BeUe-Nivemaise,
qui souriait bêtement jusqu'aux oreilles char*
gées d'anneaux en ouivre.
— Un instant I si personne n*en yeut, Je le
prends, moi.
Et comme la foule poussait des exclama*
tions:
•— A la bonne heure I
— C'est bien ce que vous faîtes là.
— Vous êtes un brave homme.
Le père Louveau, très allume par le vin
blanc, le succès de son marché et Tapprobation
/générale, se posa les bras croisés au milieu du
<5ercle.
— Eh bien I quoi ? c'est tout simple.
Puis les curieux l'accompagnèrent chez la
commissaire de police, sans laisser refroidir
«on enthousiasme.
Là, selon l'usage en pareil cas, on lui fit subir
un interrogatoire.
— Votre nom?
— François Louveau, monsieur le commis*
-saire, un homme marié, et bien marié, j'ose le
La BeUe-Nivernaiise* 13*-
dire, avec une femme de tête. Et c'est une
chance pour moi, monsieur le commissaire,
parce que je ne suis pas très fort, pas très fort^
hé ! hé I Yoyez-Yous. Je ne suis pas un aigle.
** François n'est pas un aigle," comme dit ma
femme.
n n'avait jamais été si éloquent.
Il se sentait la langue déliée, l'assurance d'un,
homme qui vient de faire un bon marché et qui
a bu une bouteille de vin blanc.
— Votre profession ?
— Marinier, monsieur le commissaire, patron
de la BeUe^Nivemaise, un rude bateau, monté
par un équipage un peu chouette. Ah ! ah ! fa-
meux, mon équipage 1 ... . Demandez plutôt
aux éclusiérs depuis le pont Marie jusqu'à Cla^
mecy.. .. Connaissez-vous ça, Clamecy, mon-
sieur le commissaire ? "
Les gens souriaient autour de lui, lé père*
Louveau continua, bredouillant, avalant lés syl-
labes.
— Un joli endroit, Clamecy, allez ! Boîsé du
14 La BeHe-Nivemaise.
haut en bas du beau bois, du bois ouvrable;
tous les menuisiers savent ça. • . . C'est là que
j'achète mes coupes. Hé ! hé ! je suis renommé
pour mes coupes. J'ai le coup d'œil, quoi I Ce
n'est pas que je sois fort ; — bien sûr je ne suis
pas un aigle, comme dit ma femme ; — mais
^nfin, j'ai le coup d'œil.... Ainsi, tenez, je
prends un arbre, gros comme vous, — sauf
^otre respect, monsieur le commissaire, — je
l'entoure avec une corde, comme ça. . . .''
Il avait empoigné l'agent, et ill'entQrtillait
Avec une ficelle qu'il venait de tirer de sa poche.
L'agent se débattait
^- Laissez-bipi'dono tranquille.
— Mais si. • • . Mais si. . . . C'est pour ff^ire
Toir h monsieur Je commissaire .... Je l'entor-
^lle comme ç^, et pgis, <|U4nd j'ai U mesiirç, je
multiplie .... je multiplie . • . . Jq )ie me r§j|^
jpelle plui^ p%r ^uoi je mulijplie.... p'çgt ma
|pmm§ qui ^9i^ )# calçuî, TJ99 fçj;^ fête, p»a
-femme.''
!# giikleri^ 8*4mu9ç4( énorjf^énx^jai ^ |i. I«
La^Selle-Nivernaise, 15
commissaire lui-même daignait sourire derrière
sa table.
Quand la gaieté fut un peu calmée, il de-
manda :
— Que ferez-Tous de cet enfant-là ?
— Pas un rentier, pour sûr. H n' j a jamais
eu de rentier dans la famille. Mais un marinier,
un brave garçon de marinier, comme le^ autres.
— Vous ayez des enfants ?
— Si j'en ail Oui bien sûr. IJnç qui marche
et un qiû tette. Pa,^ trop mal, n'est-ce pas pour
nn hommei qui n'est pf^p tm aigle? 4^eo joe)ui-là
ça fera trois ; mais bah | s'il y a ^ iil^i;^]^ ppnr
4eiqp, il y gA a pour trolçf. On g|» i^fiEise rfu peu.
Q» 9çrrQ |u^ wintiwre, e* 9^ Wç^is ^e yçijdrp pop
bpîp pltiç cher."
^1 ge^ feoiipleR d'oreiUleif |reqi^Qn|^ $fQ9Q9|ep
par son gros yîjrg, t»4is (ju'jl pjrQfl|ei»it ur re-
gard satisfait sur les ^fiiat^f^tcf.
P» P91f» ^v«t lui m g?09 UfW-
au bas de la page.
16 La BeUe-Nivernaise.
Puis le commissaire lui remit l'enfant trouyél
— Emmenez le petit, François Louveau, et
éleyez-le bien. Si j'apprends quelque chose à
son sujet, je vous tiendrai au courant Mais il
n'est pas probable que ses parents le réclament
jamais. Quant à vous, vous m'ayez l'air d'un
brave homme, et j'ai confiance en vous. Obéis-
sez toujours à votre femme. Et au revoir 1 Ne
buvez pas trop de vin blanc.'*
La nuit noire, le brouillard froid, la presse
indifférente des gens qui se hâtent de rentrer
chez eux, tout cela est fait pour dégriser vive-
ment un pauvre homme.
A peine dans la rue, seul avec son papier tim-
bré en poche et son protégé par la main, le mari-
nier sentit tout d'un coup tomber son enthou-
siasme ; et l'énormité de son action lui apparut
H serait donc toujours le même ?
Un niais ? Un glorieux ?
Il ne pouvait point passer son chemin comme
les autres, sans se mêler de ce qui ne le regar-
dait pas ?
La BeUe-Nivernaise. 17
H Toyaît d'ici la colère de la mère Louveaul
Quel accueil, bonnes gens, quel accueil !
C'est terrible une femme de tête pour un
pauvre homme qui a le cœur sur la main.
Jamais il n'oserait rentrer chez lui
Il n'osait pas non plus retourner chez le
commissaire.
Que faire ? Que faire ?
Ils cheminaient dans le brouillard.
LouYeau gesticulait, parlait seul, préparait
un discours.
Victor traînait ses souliers dans la crotte.
H se faisait tirer comme un boulet.
Il n'en pouvait plus.
Alors le père Louveau s'arrêta, le prit à son
cou, l'enveloppa dans sa vareuse.
L'étreinte des petits bras serrés lui rendit un
peu de courage.
Il reprit son chemin.
Ma foi, tant pis ! il risquerait le paquet.
Si la mère Louveau les mettait à la porte, il.
serait temps de reporter le marmot à la police ^
18 La Belle-Nivernaise,
mais peut-être bien qu'elle le garderait pour
une nuit, et ce serait toujours un bon dîner de
gagne.
Ils arrivaient au pont d'Austerlitz, où la BeUe-
Nivernaise était amarrée.
L'odeur fade et douce des chargements de
bois emplissait la nuit
Toute une flottille de bateaux grouillait dans
l'ombre de là rivière.
Xje mouvement du flot faisait vaciller les lan-
ternes et grincer les chaînes entre-croisées.
Pour rejoindre son bateau, le père Louveau
avait à traverser deux chalands reliés par des
n avançait à pas craintifs, les jambes flageo-
lantes, gêné par l'enfant qui lui étranglait le
cou.
Comme la nuit était noire I
Seule une petite lampe étoilait la vitre de la
cabine, et une raie lumineuse, qui filtrait sous
la porte, animait le sommeil de la Bdle^Niver-»
naise.
j
La Belle-Nivernaise. 19
On entendait la voix de la mère Lonveau qui
grondait les enfants en surveillant sa cuisine.
— Veux-tu finir, Clara I
H n'était plus temps de reculer.
Le marinier poussa la porte.
La mère Louveau lui tournait le dos, penchée
sur le poêlon, mais elle avait reconnu son pas
«t dit sans se déranger :
— C'est toi, François? Comme tu rentres tard!
Les pommes de terre sautaient dans la fri«^
ture crépitante et la vapeur qui s'envolait de la
marmite vers la porte ouverte troublait les
vitres de la cabine.
François avait posé le marmot par terre, et le
pauvre mignon, saisi par la tiédeur de la cham*
bre, sentait se déraidir ses petits poings rougisu
Il sourit et dit d'une voix un peu flûtée :
— Fait chaud...
La mère Louveau se retourna.
Et montrant à son homme l'enfant déguenillé
debout au milieu de la chambre, elle cria d'os
ton courroucé :
SO La Belle-Nivemaise.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
Non ! il y a de ces minutes, dans les meilleurs
ménages.
— Une surprise, hé ! hé I une surprise 1
Le marinier riait jusqu'aux oreilles pour se
donner une contenance; mais il aurait biei>
Toulu être encore dans la rue.
Et, comme sa femme, attendant une explica-
tion, le regardait d'un air terrible, il bégaya
l'histoire tout de travers, avec des yeux sup*
pliants de chien qu'on menace.
Ses parents l'avaient abandonné. Il l'avait
trouvé pleurant sur le trottoir.
On avait demandé :
— Qu'est-ce qui en veut?
Il avait répondu :
— Moil
Et le commissaire lui avait dit :
— Emportez-le.
— Pas vrai, petit?
Alors la mère Louveau éclata :
' — Tu es fou, ou tu as trop bu! A-t-ork
La Belle'Nivemaise. 21
jamais entendu parler d'une bêtise pareille?
Tu veux donc nous faire mourir dans la mi-
sère?
Tu trouves que nous sommes trop riches ?
Que nous avons trop de pain à manger ? Trop
de place pour coucher?
François considérait ses souliers sans re*'
pondre.
— Mais, malheureux, regarde-toi, regarde-
nous I
Ton bateau est percé comme mon écumoire I
Et il faut encore que tu t'amuses à ramasser
les enfants des autres dans les ruisseaux !
Il s'était déjà dit tout cela, le pauvre homme»
Il ne songeait pas à protester.
Il baissait la tête comme un condamné qui
entend le réquisitoire.
— Tu vas me faire le plaisir de reporter cet
enfant-là au commissaire de police.
S'il fait des façons pour le reprendre, tu lui
diras que ta femme n'en veut pas.
Est-ce compris ?"
S2 La Belle- Nivernaise,
Elle marchait snr lui, son poêlon à la main^
avec nn geste menaçant.
Le marinier promit tout ce qu'elle voulut
— Voyons, ne te fâche pas.
J'avais cru "bien faire.
Je me -suis trompé.
Ça suffit.
Faut-il le ramener tout de suite ? "
La soumission du bonhomme adoucit la mèr&
liouveau. Peut-être aussi eut-elle la vision d'u»
de ses enfants à elle, perdu tout seul dftns la
nuit, la main tendue vers les passants.
Elle se détourna pour mettre son poêlon sur
le feu et dit d'un ton bourru :
- Oe n'est pas possible ce soir, le bureau est
fermé.
Et maintenant que tu l'as pris, tu ne peux
pas le reporter sur le trottoir.
On le gardera cette nuit; mais demaiiï
matin
Et la mère Louveau était si en colère qu'elle
tisonnait le feu à tour de bras
La Belîe-Nivemaise. 23
— Mais demain matin, je te jure bien que tu
m'en débarrasseras I
H y eut un silence.
La ménagère mettait le couvert brutalement,
heurtant les verres, jetant les fourchettes.
Clara, effrayée, se tenait coite dans un coin.
Le bébé grognait sur le lit, et l'enfant trouvé
regardait avec admiration rougir la braise.
Lui qui n'avait peut-être jamais vu de feu,
depuis qu'il était né I
Ce fut bien une autre joie, quand il se trouva
à table, une serviette au cou, un monceau d%
pommes de terre dans çon assiette.
Il avalait comme un rouge-gorge à qui l'on
émiette du pain un jour de neige.
La mère Louveau le servait rageusement, au
fond un brin touchée par cet appétit d'enfant
maigre.
La petite Clara, ravie, le flattait avec sa cuil-
lère.
Louveau, consterné, n'osait plus lever les
yeux.
Iv
24 Za Bdle-Nivemoiae,
La table desservie, ses enfants conches, la
mère Lonyeau s'assit près du fen, le petit entre
les genoux, pour lui faire un peu de toilette.
— On ne peut pas le coucher, sale comme
il est.
Je parie qu'il n'a jamais vu ni l'éponge ni le
peigne.
L'enfant tournait comme une toupie entre
ses mains.
Vraiment, une fois layé et démêlé, il n'avait
pas trop laide mine, le pauvre petit gosse, avec
son nez rose de caniche et ses mains rondes
comme des pommes d'api.
La mère Louveau considérait son œuvre avec
une nuance de satisfaction.
— Quel âge peuMl avoir?
François posa sa pipe, enchanté de rentrer
en scène.
C'était la première fois qu'on lui parlait de la
soirée, et une question valait presque un retour
en grâce.
n se leva, tira ses ficelles de sa poche.
La Belle-Nivernaise. 95
— Quel âge, hé! hé ! On va te dire ça.
Il prît le marmot à bras le corps.
n l'entortilla de ses cordes comme les arbres
de Olamecy.
La mère Louveau le regardait avec stupéfac-
tion.
Qu'est-ce que tu fais donc?
— Je prends la mesure, bédaïne I
Elle lui arracha la corde des mains, et la jeta
3i l'autre bout de la chambre.
— Mon pauvre homme, que tu es bête avec
te3 manies !
Un enfant n'est pas un baliveau."
Pas de chance ce soir, le malheureux Fran-
çois!
Il bat en retraite, tout penaud, tandis que la
mère Louveau couche le petit dans le dodo de
Cîlara.
La fillette sommeille les poings fermés, te-
nant toute la place.
Elle sent vaguement que l'on glisse quelque
chose à côté d'elle, étend les bras, refoule son
26 La BéOe-Nwernaièe.
voisin dans un coin, lui fourre les coudes dans
les yeux, se retourne et se rendort
Maintenant on a soufflé la lampe.
La Seine, qui clapote autour du bateau, ba-
lance tout doucement la maison de planches.
Le petit enfant perdu sent une douce chaleur
l'envahir, et il s'endort avec la sensation incon-
nue de quelque chose comme une main cares-
sante qui a passé sur sa tête, lorsque ses yeux
se fermaient
CHAPITEE n
LA BELLE-NIVERNAISE.
|LLE CLABA se réveillait toujours de
bonne heure.
Elle fut tout étonnée, ce matin-là,,
de ne pas voir sa mère dans la ca-
bine et de trouver cette autre tête à côté d'elle
sur l'oreiller.
Elle se frotta les yeux avec ses petits poings,
prit son camarade de nuit par les cheveux et le
secoua.
Le pauvre Totor se réveilla au milieu des-
supplices les plus bizarres, tourmenté par des-
J2S La Belle-Nivernaise.
doigts malins qui loi chatouillaient le cou et
l'empoignaient par le nez.
Il promena autour de lui des yeux surpris, et
fut tout étonné de voir que son rêve durait
toujours.
Au-dessus d'eux, des pas craquaient
On débarquait des planches sur le quai, avec
un bruit sourd.
Mlle Clara semblait fort intriguée.
Elle éleva le petit doigt en l'air et montra le
plafond à son ami avec un geste qui voulait
^re:
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
C'était la livraison qui commençait Dubac,
le menuisier de La Yillette, était arrivé à six
heures, avec son cheval et sa charrette, et le
père Louveau s'était bien vite mis à la besogne,
d'un entrain qu'on ne lui connaissait pas.
Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, le brave
homme, à la pensée qu'il faudrait reporter au
commissaire cet enfant qui avait si froid et si
iaiuL
La Belle-Nivernaise. 29"
n s'attendait à nne nouyelle scène au réveil •.
mais la mère Lonveau avait d'autres idées en
tête, car elle ne lui parla pas de Yictor.
François croyait gagner beaucoup en reculant
l'heure de l'explication.
Il ne songeait qu'à se faire oublier, qu'à
échapper à l'œil de sa femme, travaillant de
tout son cœur, de peur que la mère Louveau, le
voyant oisif, ne lui criât :
— Dis donc, toi, puisque tu ne fais rien, re-
conduis le petit où tu l'as pris.
Et il travaillait.
Les tas de planches diminuaient à vue d'œil.
Dubac avait déjà fait trois voyages, et la
mère Louveau, debout sur la passerelle, son
nourrisson dans les bras, avait tout juste le
temps de compter les livraisons au passage.
Dans sa bonne volonté, François choisissait
des madriers longs comme des mâts, épais
comme des murs.
Quand la solive était trop lourde, il appelait-
féqxripage à son secours, pour charger.
50 La BeUe-Mvemaise,
L'Équipage, c*étaît un matelot à jambe de
bois qui composait à lui tout seul le personnel
de la BéHe-Nivernaise.
On l'avait recueilli par charité et gardé par
habitude.
L'invalide s'arc-boutait sur sa quille, ou sou-
levait la poutre avec de grands efforts, et Lou-
veau, ployant sous le faix, la ceinture tendue
sur les reins, descendait lentement le pont
Tolant
Le moyen de déranger un homme si occupé?
La mère Louveau n'y pensait pas.
Elle allait et venait sur la passerelle, absor*
bée par Mimile qui tétait
Toujours altéré, ce Mimile t
Comme son père.
Altéré, lui, Louveau I pas aujourd'hui»
bien sûr.
Depuis le matin qu'on travaille, il n'a pas en*
core été question de vin blanc. On n'a pas seu-
lement pris le temps de souffler, de s'éponger le
iront, de trinquer sur le coin d'un comptoir.
La BeHe-Nivernaise. 31
Même, tout à l'heure, quand Dubac a proposé
d'aller boire un verre, François a répondu hé-
roïquement :
— Plus tard, nous avons le temps.
Bef user un verre 1
La ménagère n'y comprend plus rien, on loi
a changé son. Louveau.
On a changé Clara aussi, car voilà onze heures
sonnées, et la petite, qui ne veut jamais rester
au lit, n'a pas bougé de la matinée.
Et la mère Louveau descend quatre à quatrt
dans la cabine pour voir ce qui se passe.
François reste sur le pont, les bras ballants,
suffoqué comme s'il venait de recevoir une so-
tive dans Testomaa
Cette fois, ça j estl
Sa femme s'est souvenue de Yictor ; elle va
le remonter avec elle, et il faudra se mettre en
Toute pour le bureau du commissaire ....
Mais non, la mère Louveau reparaît touts
seule, ells rit, elle l'appelle d'un signe.
— Tiens donc voir, c'est trop drôle t
32 La BeUe-Nivernaise. •
Le bonhomme ne comprend rien à cette
gaieté subite, et il la suit comme un automate,
les jambes roides de son émotion.
Les deux marmots étaient assis au bord du
Ut, en chemise, les pieds nus.
Ils s'étaient emparés du bol de soupe que la
mère, en se levant, avait laissé à la portée des
petits bras. ^
N'ayant qu'une cuillère pour deux bouches,,
ils s'empâtaient à tour de rôle, comme des oi*
sillons dans un nid, et Clara, qui faisait tou*
jours des façons pour manger sa soupe, tendait
son bec à la cuillère, en riant.
On s'était bien mis un peu de pain dans les
yeux et dans les oreilles, mais l'on n'avait rien,
cassé, rien renversé, et les deux bébés s'amu-
saient de si bon cœur, qu'il n'y avait pas moyea
de rester fâché.
La mère Louveau riait toujours.
-^Puisqu'ils s'entendent si bien que cela,^
nous n'avons pas besoin de nous occuper d'eux»
François retourna vite à sa besogne, en-
La Belle-Nivernaise. 33
chanté de la tournure que prenaient les choses.
D'ordinaire, les jours de livraison, il se repo-
sait dans la journée, c'est-à-dire qu'il roulait
tous les cabarets de mariniers, du Point-du-Jour
au quai de Bercy.
Aussi le déchargement traînait pendant une
grande semaine^ et la mère Louveau ne décolé-
rait pas.
Mais, cette fois, pas de vin blanc, pas de pa-
resse, une rage de bien faire, un travail fiévreux
et soutenu.
De son côté, comme s'il eut compris qu'il fal^
lait gagner sa cause, le petit faisait bien tout
ce qu'il pouvait pour amuser Clara.
Pour la première fois de sa vie, la fillette
passa la journée sans pleurer, sans se cogner,
sans trouer ses bas.
Son camarade l'amusait, la mouchait.
H était toujours disposé à faire le sacrifice
de sa chevelure pour arrêter les larmes de
Clara, au bord des cils.
Bt elle tirait à pleines mains dans la tignasse
34 La Belie-Nivernaise,
embrouillée, taquinant son grand ami comme
un roquet qui mordille un caniche.
La mère Louveau voyait tout cela de loin.
Elle se disait que cette petite bonne d'enfant
était tout de même commode.
On pouvait bien garder Victor jusqu'à la fin
de la livraison. H serait temps de le rendre
après, au moment de partir.
C'est pourquoi, le soir, elle ne fit pas d'allu-
tBÎon au renvoi du petit, le gorgea de pommes de
terre, et le coucha comme la veille.
On aurait dit que le protégé de François fai-
sait partie de la famille, et, à voir Clara le ser-
rer par le cou en s'endormant, on devinait que
la fillette l'avait pris sous sa protection.
Le déchargement de la BeUe-Nivemaise dura
trois jours.
Trois jours de travail forcené, sans une dis-
traction, sans un écart
Sur le midi, la dernière charrette fut chargée,
le bateau vidé.
On ne pouvait prendre le remorqueur que le
La Belle- Ni vernaise. 35
lendemain, et François passa toute la journée
caché dans l'entrepont, radoubant le bordage,
poursuivi par cette phrase qui, depuis trois
jours, lui bourdonnait aux oreilles :
— Keporte-le chez le commissaire.
Ah ! ce commissaire I
H n'était pas moins redouté dans la cabine
de la BéUe-Nivemaise que dans la maison de
Ouignol.
Il était devenu une espèce de croquemitaine
dont la mère Louveau abusait pour faire taire
Olara.
Toutes les fois qu'elle prononçait ce nom re-
douté, le petit attachait sur elle ses yeux in*
quiets d'enfant qui a trop tôt souffert
Il comprenait vaguement tout ce que ce moi
contenait de périls à venir.
Le commissaire ! cela voulait dire : Plus de
Clara, plus de caresses, plus de feu, plus de
pommes de terre. Mais le retour à la vie noire,
aux jours sans pain, aux sommeils sans lit, aux
réveils sans baisers.
SS La Belle-Nivemaise.
Anssi, comme il se crampomia aux jupes de
la mère Louveau la veîUe du départ, quand
I*rançois demanda d'une voix tremblante •
— Voyons, le reportons-nous, oui ou non?
La mère Louveau ne répondit pas.
On aurait dit qu'elle cherchait une excuse-
pour garder Victor.
Quant à Clara, elle se roulait sur le parquet^
«ufifoquée de larmes, décidée à avoir des con-
Tulsîons si on la séparait de son ami.
La femme de tête parla gravement.
— Mon pauvre homme, tu as fait une bêtise^.
— comme toujours.
Maintenant il faut la payer.
Cet enfant-là s'est attaché à nous, Clara s'esi
tpquée de lui, et ça peinerait tout le monde de-
le voir partir.
Je vais essayer de le garder, mais je veux que
chacun y mette du sien.
La première fois que Clara aura ses nerfs oa
que tu te griseras, je le reporterai chez le com-
missaire."
La Beïïe-Nivernaïse, 87
lie père Louveau rayonnait.
C'était dit. Il ne boirait plus.
Il riait jusqu'à ses boucles d'oreilles et chan*
tait sur le pont, en roulant son câble, tandis
que le remorqueur entraînait la BéHe-NivemaiBe
£kYQo toute une flottille de bateaux.
CHAPITEE in
EN ROUTE.
IICTOE était en route.
En ronte pour la campagne de
banlieue, mirant dans l'eau ses mai*
sonnettes et ses potagers.
En route pour le pays blanc des collines
crayeuses.
En route le long des chemins de lialage so-
siores et dallés.
En route pour la montagnette, pour le cana>
de l'Yonne endormi dans son lit d'écluses.
En route pour les verdures d'iiiver et lesboi»
du Morvan 1
LoL Belle-Nivernaise. 39
Adossé à la barre de son bateau, et entêté
dans sa volonté de ne pas boire, François fai-
sait la sourde oreille aux invitations des éclu-
siers et des marchands de vins étonnés de le
voir passer au large.
H fallait se cramponner à la barre pour em-
pêcher la BeUe-Nivemaise d'accoster les cabarets.
Depuis le temps que le vieux bateau faisait
le même voyage, il connaissait les stations, et s'ar-
rêtait tout seul, comme un cheval d'omnibus.
A l'avant, juché sur une seule patte, l'Equi-
page manœuvrait mélancoliquement une gaffe
immense, repoussait les herbes, arrondissait
les tournants, accrochait les écluses.
Il ne faisait pas grande besogne, bien qu'on
entendit jour et nuit sur le pont le clabaude-
ment de sa jambe de bois.
Bésigné et muet, il était de ceux pour qui tout
ft mal tourné dans la vie.
Un camarade l'avait éborgné à l'école, une
hache l'avait estropié à la scierie, une cuve
l'avait ébouillanté à la raffinerie.
40 IfiL BeUe-Nicernaiis.
Il aurait fait un mendiant, mourant de faim
au bord d'un fossé, si Louveau, — qui avait tou-
jours eu du coup d'œil, — ^ne l'eût embauché à
la sortie de l'hôpital pour l'aider à la manœuvre.
C'avait même été l'occasion d'une fière que-
relle, autrefois, — exactement comme pour
Victor.
La femme de tète s'était fâchée.
Louveau avait baissé le nez.
Et l'Equipage avait fini par rester.
A présent il faisait partie de la ménagerie de
la Bdle-Nivernaîsey au même titre que le chat et
le corbeau.
Le père Louveau gouverna si droit, et TEqui*
page manœuvra ci juste, que, douze jours après
son départ de Paris, la Belle- Nivernaise^ ayant
remonté le fleuve et les . canaux, vint s'amarrer
au pont de Corbigny pour dormir en paix son
sommeil d'hiver.
De décembre à la fin de février les mariniers
ne naviguent pas.
Ils radoubent leurs bateaux et parcourent les
La Belle-NivernaUe, 41
forêts pour acheter sur pied les coupes de prin-
temps.
Comme le bois n'est pas cher, on brûle beau
feu dans les cabines, et, si la vente d'automne a
bien réussi, ce temps de chômage est un repos
joyeux.
On disposa la Bdle-Nivernaise pour Thiver-
Bage, c'est-à-dire que l'on décrocha le gouver-
nail, que l'on cacha le mât de fortune dans l'en-
trepont et que toute la place resta libre pour
jouer et pour courir sur le tillac.
Quel changement de vie pour l'enfant trouvé I
Pendant tout le voyage il était demeuré aba-
sourdi, effarouché.
On aurait dit un oiseau élevé en cage que la
liberté étonne, et qui oublie du coup sa roulade
et ses ailes.
Trop jeune pour être charmé du paysage dé-
roulé sous ses yeux, il avait subi pourtant la
majesté de cette montée de fleuve entre deux
borizons fuyants.
La mère Louveau, qui le voyait sau-
42 La Beîle-Nivernaise.
Tage et taciturne, répétait du matin au soir i
— Il est sourd-muet !
Non, il n'était pas muet ! le Petit Parisien du
faubourg du Temple I
Quand il eut bien compris qu'il ne rêvait pas^
qu'il ne retournerait plus dans sa mansarde, et
que, malgré les menaces de la mère Louveau,
on n avait plus grand chose à craindre du com-^
missaire, sa langue se délia. /
Ce fut l'épanouissement d'une fleur de cave,.
que Ton porterait sur une croisée.
Il cessa de se blottir dans les coins avec une»
sauvagerie de furet traqué.
Ses yeux enfoncés sous son front bombé per-
dirent leur mobilité inquiète, et, bien qu'il res-
tât pâlot et de mine réfléchie, il apprit à rire
avec Clara.
La fillette aimait passionnément son cama-
rade, comme on s'aime à cet âge-là, pour le
plaisir de se quereller et de se raccommoder.
Bien qu'elle fût têtue comme une petite bour-
rique, elle avait un cœur très tendre, %t il suffi-
La Belle-Nivemaise. 43^
sait de parler du commissaire pour la faire
obéir. .
On était à peine arrivé à Corbigny qu'une-
nouvelle sœur vint au monde.
Mimile avait tout juste dix-huit mois, et cela
fit bien des berceaux dans la cabine, bien de la
besogne aussi ; car, avec toutes les charges
qu'on avait, il n'était pas possible de payer une
servante.
La mère Louveau bougonnait à faire trembler
la jambe de bois de l'Equipage.
Personne ne la plaignait dans le pays. Même
les paysans ne se génèrent pas pour dire leur
façon de penser à M. le curé, qui proposait le
marinier pour exemple.
— Tout ce- que vous voudrez, monsieur le
curé, ça n'a pas de bon sens, quand on a déjà
trois enfants à soi, d'aller ramasser ceux des^
autres.
Mais les Louveau ont toujours été comme
cela.
C'est la gloriole qui les tient, et tous les oon*
44 La Belle-Nivemaise.
rseils qu'on leur donnera ne les changeront pas.*'
On ne leur souhaitait pas de mal, mais o]\
n'aurait pas été fâché, qu'ils reçussent une
leçon.
M. le curé était un brave homme sans malice,
^ui deyenait aisément de l'avis des autres, et
unissait toujours par se rappeler un passage de
l'Ecriture ou des Pères pour se rassurer lui-
même sur ses revirements.
— Mes paroissiens ont raison," se disait-il
-en passant la main sous son menton mal rasé.
Il ne faut pas tenter la divine Providence."
Mais comme, à tout prendre, les Louveau
étaient de braves gens, il leur fit, à l'ordinaire,
«a visite pastorale.
11 trouva la mère taillant des culottes pour
Tictor dans une vieille vareuse, car le mioche
était arrivé sans bagage et la ménagère ne pou-
vait souffrir des loques autour d'elle.
Elle donna un banc à M. le curé, et comme il
lui parlait de Victor, insinuant que, peut-être,
-avec la protection de Monseigneur, on pourrait
La Belle- Ni oernaise. 45-
le faire rentrer à l'orphelinat d'Autun, la mère
Louveau, qui avait son franc parler avec tout le^
monde, répondit brusquement :
— Que le petit soit une charge pour nous au-
tres, ça c'est sûr, monsieur le curé ; m'est avis^
que, en me l'apportant, François a prouvé une
fois de plus qu'il n'était pas un aigle.
Je n'ai pas le cœur plus dur que le père ; si
j'avais rencontré Victor, ça m'aurait fait de la
peine, pourtant je l'aurais laissé où il était.
Mais, maintenant qu'on l'a pris, ce n'est pas
pour s'en défaire, et si un jour nous nous trou-
vons dans l'embarras à cause de lui, nous n'i*
rdns pas demander la charité à personne."
A ce moment, Victor entra dans la cabine
portant Mimile à son cou.
Le marmot, furieux d'avoir été sevré, se ven^
geaît en refusant de poser le pied à terre.
Il faisait ses dents et mordait tout le monde.
Emu de ce spectacle, M. le curé étendit la-
màîn sur la tête de l'enfant trouvé, et dit solen-
nellement :
46 La Belle-Nivernaise.
— Dieu bénit les grandes familles."
Et il s*en alla, enchanté d'avoir trouvé dans
ses souvenirs une sentence si appropriée à la
situation.
Elle n'avait pas menti, la mère Louveau, en
disant que Yictor était maintenant de la famille.
Tout en bougonnant, tout en parlant sana
<;esse de reporter le petit chez le commissaire,
la femme de tête s'était attachée au pauvre pà*>
lot qui ne quittait pas ses jupes.
Quand Louveau trouvait qu'on en faisait trop,
«elle répondait invariablement :
— Il ne fallait pas le prendre.
Dès qu'il eut sept ans, elle l'envoya à l'éoole
Avec Clara.
C'était toujours Victor qui portait le panier
et les livres.
n se battait vaillamment pour défendre le
rgoûter contre l'appétit sans scrupules des jeunea
Morvandiauz.
Il n'avait pas moins de courage au travail
•^n'à la bataille, et, bien qu'il ne suivit l'école
La Belle- Nicernaise. 41
qu'en hiver, quand on ne naviguait pas, il en
savait plus, à son retour, que les petits paysans,
lourds et bruyants comme leurs sabots, qui
bâillaient douze mois de suite sur l'abécédaire.
Victor et Clara revenaient de l'école par la
forêt.
Les deux enfants s*amusaient à regarder les
bûcherons saper les arbres.
Comme Victor était léger et adroit, on le fai*
sait grimper à la cime des sapins pour attacher
la corde qui sert à les abattre. H paraissait plus
petit à mesure qu'il montait, et quand il arri*
Tait en haut, Clara avait très peur.
Lui, brave, se balançait tout exprès pour la
taquiner.
D'autres fois» ils allaient voir M. Maugendre
à son chantier.
Le charpentier était tut homme maigre et seo
comme une douve.
n vivait seul, en dehors du village, en plein»
forêb
On ne lui connaissait pas d*amia
të La BeUe-Nivernaise.
La curiosité villageoise avait été longtemps
intriguée par la solitude et le silence de cet in-
connu qui était venu, du fond de la Nièvre,
monter un chantier à l'écart des autres.
Depuis six ans, il travaillait par tous le»
temps, sans jamais chômer, comme un homme
à la peine, bien qu*il passât pour avoir beau-
coup de " denrée," fît de gros marchés, et allât
souvent consulter le notaire de Corbigny sur le
placement de ses économies.
Un jour il avait dit àM. le curé qu'il était veut
On n'en savait pas plus.
Quand Maugendre voyait arriver les enfants,
il posait sa scie, et laissait là sa besogne pour
causer avec eux.
Il s'était pris d'affection pour Victor. Il lui
enseignait à tailler des coques de bateau dans
des éclats de Tx)is.
Une fois, il lui dit :
— Tu me rappelles un enfant que j'ai perdu
Et, comme s'il eut craint d'en avoir trop
conté, il ajouta :
La Belle-Nivemaise. 49
— Oh ! il y a longtemps, bien longtemps.
Un autre jour il dit au père Louveau :
— Quand tu ne voudras plus de Victor,
donne-le-moi.
Je n'ai pas d'héritiers, je ferai des sacrifices,
je l'enverrai à la ville, au collège. Il passera des
examens, il entrera à l'école forestière. "
Mais François était encore dans le feu de sa
belle action. Il refusa, et Maugendre attendit
patiemment que l'accroissement progressif de
la famille Louveau, ou quelque embarras d'ar^
gent, dégoûtât le marinier des adoptions.
Le hasard parut vouloir exaucer ses vœux.
^ En effet, on eût pu croire que le guignon s'é-
tait embarqué sur la BeUe-Nivernaise en mêma
temps que Victor.
Depuis ce moment-là, tout allait de travers»
Le bois se vendait mal
L'Equipage se cassait toujours quelque mem-
bre la veille des livraisons.
Enfin, un beau jour, au moment de partir
pour Paris, la mère Louveau tomba malade.
^
60 La Belle-Nivernaise,
Au milieu des hurlements des marmots,
François perdait la tête.
Il confondait la soupe et les tisanes.
Il impatientait si fort la malade par ses sot-
tises, qu'il renonça à la soigner, et laissa faire
Victor.
Pour la première fois de sa vie, le marinier
acheta son bois.
Il avait beau entortiller les arbres avec ses
ficelles, prendre trente-six foi^ de suite la
même mesure, il se trompait toujours dans le
calcul, — vous savez le fameux calcul :
Je multiplie, je multiplie
C'était la mère Louveau qui savait ça !
Il exécuta la commande tout de travers, se
mit en route pour Paris avec une grosse inquié-
tude, tomba sur un acheteur malhonnête, qui
profita de la circonstance pour le rouler.
H revint au' bateau le cœur bien gros, s'assit
au pied du lit, et dit d'une voix désolée :
— Ma pauvre femme, tâche de te guérir ou
nous sommes perdus.
La Belle- Nivernaise. BJ
La mère Louveau se remît lentement. Elle se
débattit contre la mauvaise chance, fit Timpos-
aible pour joindre les deux bouts.
S'ils avaient eu de quoi acheter un bateau
neuf, ils auraient pu relever leur commerce;
mais on avait dépensé toutes les économies
. pendant les jours de maladie, et les bénéfices
passaient à boucher les trous de la BeUe-Niver*
fiaise, qui n'en pouvait plus.
Victor devint une lourde charge pour eux.
Ce n'était plus l'enfant de quatre ans que
l'on habillait dans une vareuse et que l'on nour-
rissait par-dessus le marché.
Il avait douze ans, maintenant ; il mangeait
comme un homme, bien qu'il fût resté maigri-
45hon, tout en nerfs, et qu'on ne pût encore son*
;ger à lui faire manœuvrer la gaffe, — quand
l'Equipage se cassait quelque chose.
Et tout allait de mal en pis. * On avait eu
grànd'peine, au dernier voyage, à remonter la
Seine jusqu'à Clamecy.
La Belle-NivemaiseisÀsait eau de toutes parts;
S2 La Belîe'Nivernaise.
les raccords ne suffisaient plus, il aurait falla
radouber toute la coque, ou plutôt mettre la.
\)arque au rancart et la remplacer.
Un soir de mars, c'était la veille de l'ap-
pareillage pour Paris, comme Louveau tout
soucieux prenait congé de Maugendre, après^
avoir réglé son compte de bois, le charpentier
lui offrit de venir boire bouteille dans sa-
maison.
— J'ai à te causer, François.
Ils entrèrent dans la cabane.
Maugendre remplit deux verres et ils s'atta-
blèrent en face l'un de l'autre.
— Je n'ai pas toujours été isolé comme tu
vois, Louveau.
Je me rappelle d'un temps où j'avais tout ce
qu'il faut pour être heureux : un peu de bien et
une femme qui m'aimait.
J'ai tout perdu.
Par ma faute."
Et le charpentier s'interrompit ; l'aveu qu'il
avait dans la gorge l'étranglait
La Belle- Nivernaise, 53
— Je n'ai jamais été un méchant homme^
Trançois.
Mais j'avais un vice ....
— Toi?
— Je l'ai encore.
J'aime la ** denrée " par-dessus tout
C'est ce qui a causé mes malheurs,
— Comment ça, mon pauvre Maugendre ?
— Je vais te le dire.
Sitôt mariés, quand nous avons eu notre en*
iant, l'idée m'est venue d'envoyer ma femme à
Paris, chercher une place de nourrice.
Ça rapporte gros, quand le mari a de l'ordre,
•et qu'il sait conduire sa maison tout seul.
Ma femme ne voulait pas se séparer de son
moutard.
Elle me disait :
-^ Mais, mon homme, nous gagnons assex
d'argent comme ça I
Le reste serait de l'argent maudit
n ne nous profiterait pas.
Laisse ces ressources-là aux pauvres ménages
54 La Belle- Nivernaise.
déjà chargés d'enfants, et épargne-moi le cha»
grin de vous quitter.
Je n'ai rien voulu écouter, Louveau, et je YsA
forcée à partir.
— Eh bien?
— Eh bien, quand ma femme a eu trouvé une-
place, elle a donné son enfant à une vieille pour
le ramener au pays.
Elle les a accompagnés au chemin de fer.
Depuis, on n'en a plus jamais entendu parler»
— Et ta femme, mon pauvre Maugendre ?
— Quand on lui a appris la nouvelle, ça »
fait tourner son laii
Elle est morte.
Ils se turent tous deux, Louveau ému de ce
qu'il venait d'entendre, Maugendre accablé par
ses souvenirs.
Ce fut le charpentier qui parla le premier :
— Pour me punir, je me suis condamné à^
l'existence que je mène.
J'ai vécu douze ans à l'écart de tous.
Je n'en peux plus. J'ai peur de mourir seuL
La Belle-Nivemaise. 55
Si tu as pitié de moi, tn me donneras Victor,
ponr me remplacer l'enfant qne j'ai perdu,"
Louveau était très embarrassé.
Victor leur coûtait cher.
Mais si Ton se séparait de lui au moment où
il allait pouvoir se rendre utile, tous les sacrî-^
fices qu'on s'était imposés pour l'élever seraient
perdus.
Maugendre devina sa pensée :
-— Il va sans dire, François, que si tu me le
donnes, je te dédommagerai de tes frais.
Ça serait aussi une bonne affaire pour le pe-
tit. Je ne peux jamais voir les élèves forestiers
dans les bois, sans me dire : J'aurais pu faire
de mon garçon un monsieur comme ces mes-
sieurs-là.
Victor est laborieux et il me plaît Tu sais
bien q,ue je le traiterai comme mon fils.
Voyons, est-ce dit ? "
On en causa le soir, les enfants couchés dans
la cabine de la BéUe-Nivernaise.
La femme de tête essaya de raisonner.
66 La Belle-Nu^rnaise,
— Vois-tu, François, nous avons fait pour cet
enfant-là tout ce que nous avons pu.
Dieu sait qu'on désirait le garder 1
Mais puisqu'il s'oflfre une occasion de nous
séparer de lui, sans le rendre malheureux, il
faut tâcher d'avoir du courage."
Et, malgré eux, leurs yeux se tournèrent vers
le lit, ou Victor et Mimile dormaient d'un som-
meil d'enfants, calme et abandonné.
— Pauvre petit! dit François d'une voix
douce.
Ils entendaient la rivière clapoter le long du
bordage, et, de temps en temps, lo sifflet du
chemin de fer déchirant la nuit!
La mère Louveau éclata en sanglots :
— Dieu aie pitié de nous! François, je le
gai de I
y^^^^^i^^jÊ^
^RiDs^^M^\
Msï jf^^VS*^^ i^^B3
S^sS§C^^
^«S«fi«S^
CHAPITRE IV.
LÀ VIE EST RUDE.
[CTOB touchait à ses quinze ans.
Il avait poussé tout d'un coup, le
petit pâlot, devenant un fort gars
aux épaules larges, aux gestes tran-
quilles.
Depuis le temps qu'il naviguait sur la -BeBe-
Nivemaise, il commençait à connaître son che-
min comme un vieux marinier, nommant les
bas-fonds, flairant les hauteurs d'eau, passant
des manœuvres de la perche à celles dugouver-^
naiL
Il portait la ceinture rouge et la vareuse
bouffante autour des reins.
68 La Belle-Nivernais^,
Quand le père Louveau lui abandonnait la
barre, Clara qui se faisait grande fille, venait
tricoter à côte de lui, éprise de sa figure calme
et de ses mouvements robustes.
Cette fois-là, la route de Corbigny à Paris
avait été rude.
Grossie par les pluies d'automne, la Seine
avait fait tomber les barrages, et se ruait vers
la mer comme une bête échappée.
Les mariniers inquiets hâtaient leurs livrai-^
sons, car le fleuve roulait déjà au ras des quais,
et les dépêches, envoyées d'heure en heure par
les postes d'éclusiers, annonçaient de mauvaises
nouvelles.
On disait que les affluents rompaient leurs
digues, inondaient la campagne, et la crue mon-
tait, montait
Les quais étaient envahis par une foule affai-
rée, grouillement d'hommes, de charrettes et de
chevaux ; au dessus,les grues à vapeur manœu-
vraient leur grand bras.
La Halle aux vins était déjà déblayée.
La Belle-Nivernaise. &9'
Des camions emportaient des caisses de sucre.
Les toneurs quittaient leurs cabines; les
quais se vidaient ; et la file des charrois, gra-
vissant la pente des rampes, fuyait la crue
comme une armée en marche.
Betardés par la brutalité des eaux et les re-
lâches des nuits sans lune, les Louveau déses*
péraient de livrer leur bois à temps.
Tout le monde avait mis la main à la besogne,
et Ton travaillait fort tard dans la soirée, à la
lueur des becs de gaz du quai et des lanternes.
A onze heures, toute la cargaison était empi-
lée au pied de la rampe.
Comme la charrette de Dubac, le menuisier,
ne reparaissait pas, on se coucha.
Ce fut une terrible nuit, pleine de grince-
ments de chaînes, de craquements de bordages,
de chocs de bateaux.
La Bdle^Nivernaise, disloquée par les se-
cousses, poussait des gémissements comme un
patient à la torture.
Pas moyen de fermer l'œil.
^0 La BeUe-Nivemaise.
Le père Louveau, sa femme, Victor et l'Equi-
page se levèrent à l'aube, laissant les enfants
dans leur lit
La Seine avait encore monté dans la nuit.
Houleuse et vaguée comme une mer, elle
coulait verte sous le ciel bas.
Sur les quais, pas un mouvement de vie.
Sur l'eau pas une barque.
Mais des débris de toits et de clôtures char-
riés au fil du courant.
Au delà des ponts, la silhouette de Notre-
Dame, estompée dans le brouillard.
Il ne fallait pas perdre une seconde, car le
fleuve avait déjà franchi les parapets du bas
port, et les vaguettes, léchant le bout des
planches, avaient fait écrouler les piles de
bois.
A mi-jambes dans l'eau, François, la mère
Louveau et Dubac chargeaient la charrette.
Tout d'un coup, un grand bruit, à côté d'eux,
les effraya.
Un chaland, chargé de pierres meulières, bri-
La Belle-Nivernaise. 61
sant sa chaîne, vînt conler bas contre le quaî^
fendu de 1 etrave à Tétambot.
H y eut un horrible déchirement suivi d'un
remous.
Et, comme ils restaient immobiles, terrifiés
par ce naufrage, ils entendirent une clameur
derrière eux.
Déchaînée par la secousse, la BeUe-Nivernaîse
se détachait du bord.
La mare Louveau poussa un cri :
— Mes enfants !
Victor s'était déjà précipité dans la cabine.
Il reparut sur le pont le petit dans les bras.
Clara et Mimile le suivaient, et tous tendaient
les mains vers le quai.
— Prenez-les!
— Un canot !
— Une corde I
Que faire ?
Pas moyen de les passer tous à la nage.
Et l'Equipage qui courait d'un bordage L
l'autre, inutile, affolé I
•62 La Belle-Nivernaise.
Il fallait accoster à tout prix.
En face de cet homme égaré et de ces petits
sanglotants, Victor improvisé capitaine se sen-
tit l'énergie qr.'il fallait pour les sauver.
Il commandait :
— Allons ! Jette une amarre !
Dépêclie^oi !
Attrape ! "
Ils recommencèrent par trois fois.
Mais la BéUe-Nivernaise était déjà trop loin
-du quai, le câble tomba dans l'eau.
Alors Victor courut au gouvernail, et on l'en-
tendit qui criait :
— Ayez pas peur ! Je m'en charge !
En eflfet, d'un vigoureux coup de barre, il re-
dressa l'embarcation, qui s'en allait, prise de
flanc, à la dérive.
Sur le quai, Louveau perdait la tête.
Il voulait se jeter à l'eau pour rejoindre sea
-enfants; mais Dubac l'avait saisi à bras le
^corps, pendant que la mère Louveau se eou-
vrait la figure avec les mains pour ne pas voir.
La Belle- Nivernaise. 63
Maintenant la BéUe-Nivemaise tenait le cou-
raniy et filait avec la vitesse d'un remorqueur
sur le pont d'Austerlitz.
Tranquillement adossé à la barre» Victor
gouvernait, encourageait les petits, donnait des
ordres à l'Équipage.
Il était sûr d'être dans la bonne passe, car il
avait manœuvré droit sur le drapeau rouge,
pendu au milieu de la mtdtresse-arche pour in-
diquer la route aux mariniers.
Mais aurait-on la hauteur de passer, mon
Dieu!
Il voyait le pont se rapprocher très vite.
— A ta gaffe, l'Équipage ! Toi, Clara, ne lâche
pas les enfants.
n se cramponnait au gouvernail
n sentait déjà le vent de l'arche dans ses
cheveux.
On 7 était
Emporté par son élsaiflABdte'Nivemaiae dis-
parut sous la travée, avec un bruit épouvan-
table, mais non pas si vite que la foule, amas-
64 La Belle-Nivernaise,
fiée sur le pont d'Austerlîtz, n'aperçut le matelot
à la jambe de bois manquer son coup de gaffe^
et tomber à plat-ventre, tandis que l'enfant
criait du gouvernail.
— Un grappin ! un grappin I
La Belle- Nivemaîse était sous le pont.
Dans l'ombre de l'arche, Victor distinguait
nettement les énormes anneaux scellés dans
l'assise des piles, les joints de la voûte au-des-
sus de sa tête, et, dans la perspective, l'enfilade
des autres ponts encadrant des pans de ciel.
Puis ce fut comme un élargissement d'hori-
Eon, un éblouissement de plein air au sortir
d'une cave, un bruit de bourras au-dessus de sa
tête, et la vision de la cathédrale, ancrée sur le
fleuve comme une frégate.
Le bateau s'arrêta net
Des pontiers avaient réussi à lancer un croo
dans le bordage.
Victor courut à l'amarre et enroula solide-
ment le câble autour de la courbe.
On vit la Belle-Nivemaise virer de bord, pivo*
La Belle-Nivernaise. 65
ter sur l'amarre et, cédant à Timpulsiou nou-
velle qui la halait, accoster lentement le quai
de la Tournelle, avec son équipage de marmota
et son capitaine de quinze ans.
Oh ! quelle joie, le soir, de se compter tous
autour du fricot fumant, dans la cabine du ba-
teau — cette fois bien ancré, bien amarré.
Le petit héros à la place d'honneur. — la
place du capitaine.
On n'avait pas beaucoup d'appétit, aprè^ la
rude émotion du matin, mais les cœurs étaient
dilatés, comme à la suite des angoisses.
On respirait largement. '
On clignait de l'œil au travers de la table
pour se dire :
— Hein ! tout de même, si nous l'avions re-
porté chez le commissaire? "
Et le père Louveau riait jusqu'aux oreil-
les, promenant un regard mouillé sur sa
couvée.
On aurait dit qu'il leur était arrivé une bonne
fortune, que la BeUe-Nivernaise n'avait plus un
66 La Belle-Nivertiaitie,
trou dans les côtes, qu'ils avaient gagné le gros
lot à la loterie.
Le marinier assommait Victor de coups de
poings.
Une façon à lui de témoigner sa tendresse I
— Mâtin de Victor !
Quel coup de barre !
As-tu vu ça, l'Equipage !
Je n'aurais pas mieux fait, hé I hé I Moi, le
patron.
i Le bonhomme en eut pour quinze jours à
pousser des exclamations, à courir les quais
pour raconter le coup de barre.
— Vous comprenez :
Le bateau drossait
Alors lui...
Vlan!"
Et il faisait un geste pour indiquer la ma-
nœuvre.
Pendant ce temps, la Seine baissait, et le
moment approchait de repartir.
Un matin, comme Victor et Lonvean pom*
La Belle-Nivernaise. 67
paient sur le tillac, le facteur apporta une
lettre.
Il y avait un cachet bleu derrière.
Le marinier ouvrit la lettre d'une main tm
peu tremblante, et, comme il n'était pas beau*
-coup plus fort sur la lecture que sur le calcul
il dit à Victor :
— Epelle-moi ça, toL
Et Victor lut :
BUREAU DU OOMMISSAIBEDE POLICE.
XII« ARBONDISSEMENT.
Monsieur Louyeau (François), patron-marinier, eit
invité à passer dans le plus bref délai au cabinet do
Commissaire de police.
— C'est tout?
— C'est tout
— Qu'est-ce qu'il peut me vouloir?
Louveau s'absenta toute la journée.
Quand il rentra, le soir, toute sa gaieté avait
disparu ....
n était sombre, hargneux, tacituinae.
La mère Louveau n'y comprenait rien, et^
88 La Bdle-Nivemaise.
comme les petits étaient montés sur le pont
ponr jouer, elle loi demanda :
— Qu'est-ce qui se passe ?
«— J'ai des ennuis.
— A cause de ta livraison?
— Non, à propos de Victor.
Et il conta sa visite au commissaire.
— Tu sais, cette femme qui Ta abandonné?
Ce n'était pas sa mère.
— Ahlbahl
— Elle l'avait volé.
— Comment le sait-on ?
— C'est elle-même qui l'a avoué au commis*
6aire avant de mourir.
— Mais alors on t'a dit le nom de ses pa»
/ents?
Louveau tressaillit.
— Pourquoi veux-tu qu'on me l'ait dit?
— Dame 1 puisqu'on t'a fait demander.
— François se fâcha.
— Si je le savais, je te le dirais peut»
être.
La Belle-Nivemaise. 69
D était tout rouge de colère, et îl sortit en
<slaquant la porte.
La mère Louveau resta interdite.
— Qu'est-ce qu'il a donc?
Oui, qu'est-ce qu'il avait donc, François?
A partir de ce jour, ses façons, ses parole%
«on caractère, tout fut changé en lui
n ne mangeait plus, il dormait mal^ il parlait
la nuii «
Il répondait à sa femme I
H querellait l'Equipage, rudoyait tout la
monde, et Victor plus que les autres.
Quand la mère Louveau, étonnée, lui deman»
dait ce qu'il avait, il répondait brutalement :
Je n'ai rien.
Est-ce que j'ai l'air d'avoir quelque chose ?
Vous êtes tous conjurés contre moi.'*
La pauvre femme y perdait sa peine :
— H devient fou, ma parole !
Elle le crut tout à fait toqué, lorsque, un beau
Boir, il leur fit une scène épouvantable, à propos
de Maugendre.
TO La Belle'Nivernaise.
On était au bout du voyage et Ton allait ar*
river à Clamecy.
"Victor et Clara causaient de l'école, et le gar-
çon ayant dit qu'il aurait du plaisir à revoir
Maugendre, le père Louveau s'emporta :
— Laisse-moi tranquille avec ton Maugendre,.
Je ne veux plus avoir affaire à lui."
La mère intervint :
Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
— Il m'a fait. ... Il m'a fait. ... Ça ne te re-
garde pas.
Je suis le maître, peut-être ! '*
Hélas ! il était si bien le maître maintenant^
que, au lieu de relâcher à Oorbigny, comme à
rhabitude, il remonta deux lieues plus haut, en
pleine forêt
Il déclara que Maugendre ne songeait qu'à la
rouler dans tous les marchés, et qu'il fe*
rait de meilleures affaires avec un autre ven*
deur.
On était trop loin du village pour songer ik
aller en classe.
La Beîle-Nivernaùe. 71
"^istoT et Clara couraient les bois toute la
Journée pour faire du fagot
Quand ils étaient las de porter leur charge,
ils la déposaient au dos d'un fossé, s'asseyaient
par terre au milieu des fleurs.
Victor tirait un livre de sa poche et faisait
lire Clara.
Ils aimaient à voir le soleil, filtrant au travers
des branches, jeter des lumières tremblantes
sur leur page et sur leurs cheyeux. Autour
d'eux le bourdonnement des milliers de petites
bêtes, au loin, le calme des bois.
Quand on s'était attardé, il fallait revenir
bien vite, tout du long de la grande avenue,
barrée par l'ombre des troncs.
Au bout, on apercevait dans une éclaircie le
mât de la BeUe-Nivernaise, et la lueur d'un feu
dans le brouillard léger qui montait de la ri-
vière.
C'était la mère Louveau qui cuisinait, en
plein vent, au bord de l'eau, sur un feu de
bourrée.
72 La Belle-Nivernaise.
Près d'elle, Mimile ébouriffé comme un plu-
meau, sa chemise crevant les culottes, surveil-
lait amoureusement la marmite.
La petite sœur se roulait par terre.
L'Equipage et Louveau fumaient leurs pipes.
Un soir, à l'heure de la soupe, ils virent quel-
qu'un sortir du bois et venir à eux.
— Tiens, Maugendre !
C'était le charpentier.
Bien vieilli, bien blanchi.
Il avait un bâton à la main, et semblait op«
pressé en parlant.
Il vint à Louveau et lui tendit la main.
— Eh bien ! Tu m'as donc quitté, Fran-
çois!
Le marinier bredouilla une réponse embar-
rassée.
— Oh ! je ne t'en veux pas.
Il avait Tair si las que la mère Louveau en
fut touchée.
Sans prendre garde à la mauvaise humeur do
son mari, elle lui offrit une banc pour s'asseoir.
La Belle-Nivemaise. 73
— Vous n'êtes pas malade, au moins, M. Mau-
gendre.
— J'ai pris un mauvais froid."
Il parlait lentement, presque bas.
La peine l'avait adouci.
Il conta qu'il allait quitter le pays pour aller
vivre au fond de la Nièvre.
— C'est fini ; je ne ferai plus le commerce.
Je suis riche maintenant; j'ai de l'argent,
beaucoup d'argent.
Mais à quoi bon?
Je ne peux pas racheter le bonheur que j'ai
perdu."
François écoutait, les sourcils froncés.
Maugendre continua :
— Plus je vieillis, plus je souffre d'être seuL
Autrefois, j'oubliais encore en travaillant;
mais, à présent, je n'ai plus le cœur à la be-
sogne.
Je n'ai plus le goût à rien.
Aussi je vais me dépatrier, ça me distraira
peut-être."
74 La Belle- Nivemaiêe,
Et, comme malgré lui, ses yenx se tournaient
vers les enfants.
A ce moment Victor et Clara débouchèrent
de l'avenue avec leur charge de ramée.
En apercevant Maugendre, ils jetèrent leurs
fagots et coururent à lui
Il les accueillit amicalement comme toujours,
et dit à Louveau qui restait sombre :
"Tues heureux, toi, tu as quatre enfants*
Moi, je n'en ai plus."
Et il soupira.
" Je n'ai rien à dire, c'est de ma faute.*'
n s'était levé.
Tout le monde l'imita.
'* Adieu, Victor. Travaille bien et aime te»
parents, tu le dois."
n lui avait posé la main sur l'épaule, il le re-
gardait longuement :
'' Dire que si j'avais un enfant, il serait
comme lui."
En face, Louveau, la bouche colère, avait un
air de dire :
La Belle-Nivemaise. 75-
" Mais va-t-en donc ! "
Pourtant an moment où le charpentier s'ei^
^lait, François eut un élan de pitié et l'appela :
" Maugendre, tu ne manges pas la soupe avec
nous?"
C'était dit comme malgré soi, d'un ton brus*
que qui décourageait d'accepter.
Le yieux secoua la tête :
'' Merci, je n'ai pas faim.
Le bonheur des autres, vois-tu, ça fait mal
quand on est bien triste."
Et il s'éloigna, courbé sur sa canne^
Louveau ne prononça pas une parole de la
soirée.
n passa la nuit à marcher sur le pont et, le
matin, sortit sans rien dire à personne.
H se rendit au presbytère.
La maison du curé était voisine de l'église.
C'était une grande bâtisse carrée, avec une
cour par-devant et un potager derrière.
Des poules picoraient sur le seuil.
Une vache à l'attache beuglait dans l'herbage.
76 La Belle-Nivernaise.
Louvean se sentait le cœur allégé par sa r^
solution.
En ouvrant la barrière, il se dit avec un sou<
pir de satisfaction qu'il serait débarrassé de sou
souci quand il sortirait.
n trouva M. le curé assis au frais dans sa
«aile à manger.
Le prêtre avait fini son repas et sommeillait
légèrement, la tête inclinée sur son bréviaire.
Béveillé par Tentrée de Louveau il marqua
la page, et, ayant fermé le livre, fit asseoir le
marinier qui tournait sa casquette entre ses
-doigts.
— Voyons, François, que me voulez-vous ?
Il voulait un conseil, et il demanda la per-
mission de conter tout du long son histoire.
— Parce que, vous savez, monsieur le curé, je
ne suis pas bien fort. Je ne suis pas un aigle,
hé ! hé ! comme dit ma femme.
Et mis à Taise par ce préambule, il narra son
affaire, très essoufflé, très rouge, en considérant
obstinément la visière de sa casquette.
La Belle-Nioeinaise. 7T
— Vous vous souvenez, monsieur le curé, que-
Maugendre vous a dit qu'il était veuf?
n y a quinze ans de ça ; sa femme était venue
à Paris pour faire une nourriture.
Elle avait montre son enfant au médecin
comme c'est l'usage, elle lui avait donné à têter
une dernière goutte, et puis elle l'avait confié à
une meneuse.
Le prêtre interrompit :
— Qu'est-ce que c'est qu'une meneuse, Fran^
çois?
— C'est une femme, monsieur le curé, que
l'on charge de reconduire au pays les enfants
des nourrices.
Elle les emporte à la hotte, dans un panier^
comme de pauvres petits chats.
— Drôle de métier !
— 11 y a des honnêtes gens pour le faire,
monsieur le curé.
Mais la mère Maugendre était tombée sur
une femme qu'on ne connaissait pas, une sor-
cière qui volait les enfants et les louait à d'au*-
78 La Belle-Nivernaise.
ires fainéantes, pour les trimbaler dans la rue
et faire pitié au monde.
— Qu'est-ce que vous me contez-là, François ?
— La vérité toute pure, monsieur le curé.
Cette coquine de femme-là a enlevé un tas
d'enfants, et le mioche de Maugendre avec les
-autres.
Elle Ta gardé jusqu'à quatre ans.
Elle voulait lui apprendre à mendier ; mais
•c'était le fils d'un brave homme, il refusait de
tendre la main.
Alors, elle Ta abandonné dans la rue, et puis,
•deviens ce que tu peux I
Mais voilà que, il 7 a six mois, à l'hôpital, an
moment de mourir, un remords la prise.
Je sais ce que c'est, monsieur le curé, ça fait
diablement souffrir "
Et il leva les yeux au plafond, comme pour
jurer qu'il ne mentait pas, le pauvre homme.
— Alors, elle a demandé le commissaire.
Elle lui a dit le nom de l'enfant
Le commissaire me l'a répété.
La Belle-Nivernam^ 79
C'est Victor.
M. le caré laissa tomber son bréviaire.
— Victor est le fils de Maugendre ?
— C'est sûr."
L'ecclésiastique n'en revenait pas.
H balbutiait une phrase où l'on distinguait
les mots de pauvre enfant doigt de
Dieu
Il se leva, marcha dans la chambre, s'appro-
cha de la fenêtre, se versa un verre d'eau, et finit
par s'arrêter en face de Louveau, les mains en*
foncées dans sa ceinture.
Il cherchait une sentence qui s'appliquât à
l'événement, et, comme il n'en trouvait pas, il
dit simplement:
— Eh bien I mais il faut le rendre à son père.
Louveau tressaillit.
— Voilà justement mon ennui, monsieur I0
curé.
Depuis six mois que je sais ça, je n'ai eu le
courage de rien dire à personne, pas même à
ma femme.
80 La BeUe-Nivemoiae.
Nous nous sommes donné tant de mal pour
élever cet enfant-là ; nous avons eu tant de mi-
fière ensemble, que, aujourd'hui, je ne sais plus
comment je ferais pour m'en séparer."
Tout ça, c'était vrai, et si Maugendre semblait-
à plaindre, on pouvait bien aussi avoir pitié du
pauvre François.
Pris entre ces attendrissements contradic-
toires, M. le curé suait à grosses gouttes, appe-
lait mentalement les lumières d'en haut
Et, oubliant que Louveau était venu lui
demander un avis, il articula d'une voix
étouffée :
— Voyons, François, mettez-vous à ma place,
que conseilleriez-vous ? "
Le marinier baissa la tête.
— Je vois bien qu'il faudra rendre Victor,
paonsieur le curé.
J'ai senti ça l'autre jour, quand Maugendre
est venu nous surprendre.
n m'a fendu le cœur à le voir si vieux, si
triste et si cassé.
La Belle- Nivernaise, 81
J'étais honteux comme si j'avais eu de l'ar-
gent à lui, de l'argent volé, dans ma poche.
Je ne pouvais plus porter mon secret tout
seul, je suis venu vous le dire.
— Et vous avez bien fait, Louveau, dit M. le
curé, enchanté de voir le marinier lui fouruir
une solution.
Il n'est jamais trop tard pour réparer une
faute.
Je vais vous accompagner chez Maugendre.
Vous lui avouerez tout.
— Demain, M. le curé ! ^
— Non, François, tout de suite.
Et, voyant la douleur du bonhomme, le tor-
tillement convulsif de sa casquette, il implora
d'une voix faible :
— Je vous en prie, Louveau, pendant que
BOUS sommes décidés tous les deux.
CHAPITRE V
liES AMBITIONS DE MAUGENDRE.
|N fils !
Maugendre a un fils !
Il le couve des yeux, assis en face
de lui, sur la banquette du wagon,
qui les emporte en bourdonnant sur Nevers.
C'est un véritable enlèvement.
Le vieux a emporté son fils presque sans dire
merci, comme un manant qui a gagné le gros
lot, et se sauve avec.
Il n'a pas voulu laisser son enfant ouvert à
toutes les affections aueiennes.
La Belle-Nivernaise 83
Il a l'avarice de la tendresse, comme il a eu
celle de l'or.
Pas d'emprunt! pas de partage 1
Mais son trésor à lui tout seul, sans yeux au-
tour pour le guigner.
Les oreilles de Maugendre bourdonnent
-comme l'express.
Sa tête est chauffée comme la locomotive.
Et son rêve roule plus vite que toutes les lo-
comotives et que tons les express, franchissant
d'un élan les jours, les mois, les années.
Ce qu'il rêve, c'est un Victor de vingt ans,
boutonné d'argent, habillé de vert sombre.
Un élève de l'école forestière.
On dirait même que l'élève Maugendre a l'é-
pée au côté et le bicorne sur l'oreille, — comme
an polytechnicien, — car toutes les écoles et
tous les uniformes sont un peu mêlés dans le
rêve de Maugendre.
Et qu'importe!
Les galons et les dorures ne coûtent pas au
charpentier.
fi La BéUe-NivemoMe.
On a de la "denrée" pour payer tout ça. . . .
et Victor sera un "monsieur" chamarré des-
pieds à la tête.
Les hommes lui parleront chapeau bas.
Les belles dames en seront folles.
Et, dans un coin, il j aura un vieux aux main»
calleuses qui dira en se rengorgeant :
— Voilà mon fils !
— Allons, mon fils !
Il songe aussi, "mon fils," son petit béret sur
les yeux, — en attendant le bicorne doré.
Il ne voudrait pas que son père le vît pleurer.
Ça été si brusque, la séparation 1
Clara lui a donné un baiser qui lui brûle en»
core la joue.
Le père Louveau s'est détourné.
La mère Louveau était toute pâle.
Et Mimile lui a apporté son écuelle de soupe^
pour le consoler.
Tous 1 jusqu'à Mimile !
Ohl comment vivront-ils sans lui?
Comment vivra-t-il sacs eux?
La Belle- Nivei^naise. 85
Et lo futur élève de l'école forestière est si
troublé qu'il répond :
— Oui, monsieur Maugendre/'
Toutes les fois que son père lui parle.
Et il n'est pas au bout de ses tribulations, lo
petit marinier de la Belle-Nivernaise.
Cela ne coûte pas seulement de l'argent de
devenir un "monsieur," mais bien des sacrifice»
et des tristesses.
Victor en a le sentiment, tandis que le train
rapide passe en sifflant, sur les ponts, au-desfeU8
du faubourg de Nevers.
H lui semble qu'il les a déjà vues quelque
part, dans un passé éloigné et douloureux, ce»
jrues étroites, ces fenêtres étranglées, comme
des soupiraux de prison d'où pendent des lo-
<jues effilochées.
Maintenant ils ont le pavé sous les pieds»
Autour d'eux circule et bourdonne la cohue de»
débarcadères, presse de curieux, bousculade de
gens chargés de colis, roulement des fiacres et
des lourds omnibus du chemin de fer, que des
86 La Belle-Niverrume,
Toyageurs chargés de couvertures, serre' e»
dans des courroies, prennent bruyamment d' as-
saut.
Victor et son père sortent en voiture des-
jjvilles de la gare.
Le charpentier ne lâche pas son idée.
Il lui faut une transformation subite.
Et il conduit "son fils" tout droit chez le=
tailleur du collège.
La boutique est neuve, les comptoirs luisants,
des messieurs bien mis, qui ressemblent à ceux
que Ton voit dans les gravures coloriées, appen-
dues aux murailles, ouvrent la porte aux clients
avec un petit sourire protecteur.
Ils mettent sous les yeux du père Maugendre
la prime des Modes illustrées, où un coUégien^
fume en compagnie d une amazone, d'un gentle-
jnan en complet de chasse, et d'une mariée vê-
tue de satin blanc.
Justement, le tailleur a sous la main la tt^
nique type rembourrée devant et derrière, à bas-
q^^s carrées, à boutons d'or.
La Belle 'Nivernaise. 87
D rétale sous les yeux du charpentier, qui
s'écrie rayonnant d'orgueil :
— Tu auras l'air d'un militaire là-dedans.
Un monsieur en bras de chemise, qui porte
un centimètre autour du cou, s'approche de
relève Maugendre.
Il lui mesure le tour des cuisses, la taille et
la colonne vertébrale.
Cette opération rappelle au petit marinier
des souvenirs qui lui noient les yeux de larmes !
Les tics du pauvre père Louveau, les colères de
la femme de têtô, tout ce qu'il a laissé derrière lui.
C'est bien fini, maintenant.
Le jeune homme correct que Victor aperçoit
en pantalon d'uniforme, dans la grande glace
d'essayage, n'a plus rien de commun avec le
"petit derrière" de la Bdle^Nivernaise.
Le tailleur pousse dédaigneusement du bout
du pied, sous l'établi, la vareuse humiliée,
comme un paquet de loques.
Victor sent que c'est tout son passé qu'on lui
A Cait quitter là.
88 La Belle- Ni vernaise.
Qu'est-ce à dire quitter ?
Voici qu'on lui défend même de se souvenir j
— Il faut rompre avec les vices de votre édu-
cation première, dit sévèrement M. le principal,
qui ne dissimule pas sa méfiance.
Et, pour faciliter cette régénération, on dé-
cide que rélève Maugendre ne sortira du col-
lège que tous les premiers dimanches des mois.
Oh! comme il pleure, le premier soir, au fond
du dortoir triste et froid, tandis que les autres
écoliers ronflent dans leurs lits.de fer, et que le
pion dévore un roman, en cachette, à la lueur
d'une veilleuse.
Comme il souffre pendant l'heure maudite
des récréations, tandis que les camarades le
bousculent et le houspillent !
Comme il est triste en étude, le nez dans son
pupitre, tremblant aux colères du pion qui tape
à tour de bras sur la chaire en répétant toujours
la même phrase :
— Un peu de silence, messieurs !
La JJe/le'Nicernaise. Ld
Cette voix criarde remue toute la lie des mau-
vais souvenirs, empoisonne sa vie.
Elle lui rappelle les jours noirs de la première
enfance, le taudis du faubourg du Temple, les
coups, les querelles, tout ce qu'il avait oublié.
Et il se raccroche désespérément aux images
^e Clara, de la Bdle-Nivernaise, comme à une
-éclaircîe de soleil, dans le sombré de sa vie.
Et c'est sans doute pour cela que le pion
trouve avec stupéfaction des dessins de bateaux
à toutes les pages des livres de l'élève Mau-
gendre.
Toujours la même chaloupe reproduite à
tous les feuillets avec une obstination d'obsédé.
Tantôt, elle gravit lentement, resserrée comme
dans un canal, l'échelle étroite des marges.
Tantôt, elle vient s'échouer en plein théo*
rème, éclaboussant les figures intercalées et les
corollaires en petit texte.
Tantôt, elle navigue à pleines voiles sur les
océans des planisphères.
C'est là qu'elle se carre à l'aise, qu' elle d^
90 La Belle-Nivernaise,
ploie ses voiles, qu'elle fait flotter son drapeau.
M. le principal, lassé des rapports circonstan-
ciés qu'on lui adresse à ce sujet, finit par en
parler à M. Maugendre le père.
Le charpentier n'en revient pas.
— Un garçon si doux !
— Il est têtu comme un âne.
— Si intelligent !
— On ne peut rien lui apprendre.
Et personne ne veut comprendre que l'élève
Maugendre a appris à lire en plein bois, par-
dessus l'épaule de Clara, et que ce n'est pas la
ïnême chose que d'étudier la géométrie, sous la
férule d'un pion hirsute.
Voilà pourquoi l'élève Maugendre dégringole
de l'étude des "moyens" dans l'étude des
"petits."
C'est qu'il y a une singulière diflférence
entre les leçons du magister de Oorbîgny et
celles de MM. les professeurs du collège de
Nevers.
Toute la distance qui sépare un enseignement
La BeUe-Nivernaise, 91
en bonnet de peau de lapin, d'un enseignement
en toque d'hermine.
Le père Maugendre se désespère.
Il lui semble que le forestier en bicorne s'é-
loigne à grandes enjambées.
Il gronde, il supplie, il promet
— Veux-tu des leçons ?
Veux-tu des maîtres ?
Je te donnerai les meilleurs.
Les plus chers ! "
En attendant, l'élève Maugendre devient un
cancre, et les "bulletins trimestriels" constatent
impitoyablement sa " turpitude."
Lui-même, il a le sentiment de sa sot-
tise.
Il s'enfonce tous les jours davantage dans
l'ombre et dans la tristesse.
Si Clara et les autres pouvaient voir ce qu'on
a fait de leur Victor 1
Comme ils viendraient ouvrir toutes grandes
les portes de sa prison I
Comme ils lui offriraient de bon cœur de par-
•92 La Belle-Nivernaise.
tager avec lui leur dernier morceau de paîii#
leur dernier bout de planche f
Car ils sont malheureux, eux aussi, les autres»
Les affaires vont de mal en pis.
Le bateau est de plus en plus vieux.
Victor sait cela par les lettres de Clara, qui
lui arrivent de temps en temps marquées d'un
** vu " au crayon rouge, énorme, furieux, grif-
fonné par M. le principal, qui déteste ces "cor-
respondances interlopes."
— Ah! Quand tu étais là, disent les épîtres
de Clara toujours aussi tendres, mais de plus
•en plus affligées Ah ! si tu étais avec nous."
Ne dirait-on pas, vraiment, que tout allait
bien dans ce temps-là, et que tout serait sauvé
«i Victor revenait ?
Eh bien, Victor sauvera tout
Il achètera un bateau neuf.
Il consolera Clara.
Il relèvera le commerce.
Il montrera qu'on n'a pas aimé un ingrat et
recueilli un inutile.
La Belle-Nivernaise. 93"
Mais pour cela il faut deyenir un homme.
H faut gagner de l'argent.
H faut être savant.
Et Victor rouvre les livres à la bonne page.
A présent, les flèches peuvent voler, le pion
peut frapper à tour de bras sur la chaire en
lançant sa phrase de perroquet :
— Messieurs, un peu de silence I
Victor ne lève plus le nez.
U ne dessine plus de bateaux.
H méprise les boulettes qui s'aplatissent sur
sa figure.
Il bûche il bûche ....
— Une lettre pour l'élève Maugendre.
C'est une bénédiction que ce souvenir de
Clara qui vient le surprendre en pleine étude,
pour l'encourager et lui apporter un parfum de
liberté et de tendresse.
Victor se cache la tête dans son pupitre pour
baiser l'adresse zigzagante, péniblement tracée,
tremblée, comme si un perpétuel tangage de ba-
teau balançait la table sur laquelle Clara écrit.
'94 La Belle-Nivemaise.
Hélas ! ce n'est pas le tangage, c'est l'émotion
çni a fait trembler la main de Clara.
— "C'est fini, mon cher Victor, la jBeBe-
Nivernaùe ne naviguera plus.
Elle est bien morte, et, en mourant, elle nous
ruine.
On a suspendu un écriteau noir à l'arrière.
BOIS A VENDEE
provenant de démolitiona.
Des gens sont venus, qui ont tout estimé,
tout numéroté, depuis la gaffe de l'Equipage
jusqu'au berceau oîi dormait la petite sœur. Il
paraît que l'on va tout vendre, et nous n'avons
plus rien.
Qu'allons-nous devenir?
Maman est capable d'en mourir de chagrin,
^t papa est si changé "
Victor n'acheva pas la lettre.
Les mots dansaient devant ses yeux ; il avait
comme un coup de feu sur la face, un bourdon-
nement dans les oreilles.
Ah I il était bien loin de l'étude, maintenant»
La Belle- Alvernaise. 95
Epuisé par le travail, le chagrin et la fièvre,
il délirait.
H croyait s'en aller à la dérive, en pleine
Seine, sur le beau fleuve frais.
Il voulait tremper son front dans la rivière.
Puis, il entendit vaguement un son de cloche.
Sans doute, un remorqueur qui passait dans
le brouillard ; — puis, ce fut comme un bruit de
grandes eaux, et il cria :
— La crue ! la crue !
Un frisson le prit, rien qu'à penser à l'ombre
accumulée sous l'arche du pont ; et, au milieu
de toutes ces visions, la figure du pion lui appa-
rut tout près de lui, sous l'abat-jour, hirsute et
effarée :
— Vous êtes malade, Maugendre?
L'élève Maugendre est bien malade.
M. le docteur a beau secouer la tête, quand
le pauvre père, qui le reconduit jusqu'à la porte
du collège, lui demande d'une voix étranglée
d'angoisse :
96 La Belle-Nivernaise.
— Il ne va pas mourir, n'est-ce pas? "
On voit bien que M. le docteur n'est pas ras-
suré.
Ses clieveux gris ne sont pas rassurés non
plus.
Ils disent "non" mollement, comme s'ils
avaient peur de se compromettre.
On ne parle plus d'habit vert ni de bicorne.
H s'agit seulement d'empêclier l'élève Mau-
gendre de mourir.
M. le docteur a dit nettement qu'on ferait
bien de lui rendre la clef des cliamps, s'il en ré-
chappait
S'il en réchappait !
La pensée de perdre l'enfant qu'il vient de
retrouver anéantit tous les désirs ambitieux du
père enrichi.
C'est fini, il renonce à son rêve.
H est tout prêt à enterrer de ses propres,
mains l'élève de l'école forestière.
Il le clouera dans la bière, si Ion veut.
S ne portera pas son deuil ....
La Belk'Nivernaise. 97
Mais, au moins, que l'autre consente à vivre I
Qu'il lui parle, qu'il se lève, qu'il lui jette lea
bras au cou, qu'il lui dise :
— Console-toi, mon père.
Je suis guéri"
Et le charpentier se pencha sur le lit de Victor,
C'est fini. Le vieil arbre est iendu jusqu'à
l'aubier. Le cœur de Maugendre est devenu
tendre^
— Je te laisserai partir, mon gars.
Tu retourneras avec eux, tu navigueras encore.
Et ce sera trop bon pour moi de te voir quel-
quefois, en passant."
A présent, la cloche ne sonne plus les heurear
de la récréation, du réfectoire et de l'étude.
On est en vacances et le grand collège est
désert.
Pas d'autre bruit que ceux du jet d^eau dans
la cour d'honneur et des moineaux piaillant
sous les préaux.
Le roulement des rares voitures arrive fointain
et assourdi, car on a mis de la paille dans la rue.
98 La BeUe-Nivernaise.
C'est au milieu de ce silence et de cette soli-
tude que rélève Maugendre revient à lui.
Il est tout surpris de se retrouver dans un
lit bien blanc, entouré de grands rideaux de
percale qui mettent tout autour un isolement
de demi-jour et de paix.
Il voudrait bien se soulever sur Toreiller, les
écarter un peu pour voir où il est ; mais, bien
qu'il se sente délicieusement reposé, il n'en a
pas la force, et il attend.
Mais des voix chuchotent autour de lui
On dirait, sur le plancher, un bruit de pieds
marchant sur la pointe, et même un clabaude-
ment connu : quelque chose comme la prome-
nade d'un manche à balai sur les planches.
Victor a déjà entendu cela, autrefois.
Où donc?
Ehl sur le tillac de la BéUe'Mvemaiae,
O'est cela ! O'est bien celai
Et le malade, réunissant toute sa forcei crie
d'ane Toiz faible, qu'il croit bien grosse :
— Ohél rÉqnipagel ohél"
La Belle ■NiDernaise. 99
Les rideaux se tirent, et, dans un éblouisse*
ment de lumière, il aperçoit tous les êtres ché»
tis qu'il a tant appelés dans son délire.
Tous! Oui, tous!
Ils sont tous là, Clara, Maugendre, le père
Louveau, la mère Louyeau, Mimile, la petite
«œur, et le vieux héron ébouillaiîté, maigre
comme sa gaffe, qui sourit démesurément de
son rire silencieux.
Et tous les bras sont tendus, et toutes les
têtes sont penchées, et il y a des baisers pour
tout le monde, des sourires, des poignées de
main, des questions.
— Ou suis- je?
Comment êtes- vous là? "
Mais les ordres de M. le docteur sont for*
mels. — Les cheveux gris ne plaisantaient pas
en commandant cela. — Il faut rentrer les bras
sous les couvertures, se taire, ne pas s'exciter.
Et, pour empêcher l'enfant de causer, Mau*
gendre parle tout le temps.
— Figure-toi qu'il y a dix jours, — le jour oïl
100 La SeUe-Nwemaue.
ta es tombé malade, — je venais justement voir
le principal pour lui parler de toi
n me dit que tu faisais des progrès, que tu
travaillais comme un manœuvre.
Tu juges si j'étais content I
Je demande à te voir.
On t'envoie chercher, et» juste, ton pion tombe^
dans le cabinet du principal tout effaré.
Tu venais d'avoir un accès de fièvre chaude,.
Je cours à l'infirmerie ; tu ne me reconnais
pas. Des yeux comme des chandelles, et un dé*
lirel
Ah ! mon pauvre petit gars, comme tu as ét^
malade I
Je ne t'ai plus quitté d'une minute.
Tu battais la campagne. Tu parlais de la
BeUe-Nîvernaise, de Clara, de bateau neuf. Est*
ce que je sais ?
Alors je me suis rappelé la lettre, la lettre de^
Clara ; on te l'avait trouvée dans les mains, on
me l'avait donnée. Et, moi, je l'avais oubliée,.
tu comprends !
La. Belle- Ni œrnaise. 101
Je la tire de ma poche, je la lis, je me cogna
la tête, je me dis :
Maugendre, il ne faut pas que ton chagrin ta
iasse oublier la peine des amis.
J'écris à tous ces gens*là de venir nous re-*
trouver.
Pas de réponse.
Je profite d'un jour où tu vas mieux, je vais
les chercher, je les amène chez moi où ils ha*
bitent, et où ils habiteront jusqu'à ce qu'on aii
trouvé moyen d'arranger les affaires.
Pas vrai, Louveau? "
Tout le monde a la larme à l'œil, et, ma foif
tant pis pour les cheveux gris du docteur, les
deux bras de Victor sortent de la couverture. Et
Maugendre est embrassé comme il ne l'a jamais
été, un vrai baiser d'enfant tendre.
Puis, comme il n'est pas possible d'emmener
Tictor à la maison, on arrange la vie.
Clara restera près du malade pour sucrer ses
tisanes et faire la causette.
La mère Louveau ira tenir la maison, Fran**
102 La BeUe-Nivernaise,
çois surveillera une bâtisse que le charpentier
a entreprise dans la Grande-Bue.
Quant à Maugendre, il part pour Clamecy.
Il va voir des connaissances qui ont une
grande entreprise de trains de bois.
Ces gens-là seront enchantes d'employer un
fin marinier comme Louveau.
NonI nonl pas de récriminations, pas de ré-
sistance. C'est une affaire entendue, une chose
toute simple.
Certes, ce n'est pas Victor qui récrimine.
On le lève maintenant et Ton roule son grand
fauteuil contre la fenêtre.
Il est tout seul avec Clara, dans l'infirmerie
silencieuse.
Et Victor est ravi.
Il bénit sa maladie. Il bénit la vente de la
BéUe-Nivemaise. Il bénit toutes les ventes et
toutes les maladies du monde.
— Te souviens-tu, Clara, quand je tenais la
barre, et que tu venais t'asseoir auprès de moi,
avec ton tricot?
La Bdle-Nivemaise, 103
Clara se souvient si bien qu'elle baisse les
yeux, qu'elle rougit, et qu'ils restent tous le»
deux embarrassés ?
Car maintenant il n'est plus le petit gars en
béret rouge dont les pieds ne touchaient pas le
tillac quand il grimpait sur la barre, à califour-
chon.
Et, elle, quand elle arrive le matin, et qu'elle
ôte son petit châle pour le jeter sur le lit, elle a
l'air d'une vraie jeune fille, tant ses bras sont
ronds dans ses manches, sa taille élancée.
— Viens de bonne heure, Clara, et reste le
plus tard possible."
Il fait si bon à déjeuner et dîner en tête-à-tête
tout près de la fenêtre, à l'abri des rideaux
blancs.
Ils se rappellent la petite enfance, les panades
mangées au bord du lit, avec la même cuillère.
Ah I les souvenirs d'enfance I
Us voltigent dans l'infirmerie du collège
comme des oiseaux en volière. Sans doute ils
font leur nid dans tous les coins des rideaux.
104 La Belle-Nivemaise.
car il y en a de nouveaux chaque matin, frais
éclos, qui prennent leur vol.
Et vraiment Ton dirait, à entendre ces
conversations du passé, un couple d*octo-
génaires, ne regardant plus qu'au loin derrière
eux.
N'y a-t-il donc pas un avenir qui pourrait
bien être intéressant), lui aussi ?
Oui, il y a un avenir; et l'on y pense souvent,
«i l'on n'en parle jamais.
D'aillexors il n'est pas indispensable de faire
des phrases pour causer. Certaine façon de se
prendre la main et de rougir à tout propos en
dit plus long que la parole.
Victor et Olara causent dans cette langue-là
toute la journée.
C'est probablement pour cela qu'ils sont sou-
vent silencieux.
Et c'est pour cela aussi que les jours passent
si vite, que le mois s'écoule à petit bruit sans
qu'on l'entende.
C'est pour cela que M. le docteur est obligé
La Betle-Nivernaise, 105
de hérisser ses cheveux gris et de mettre son
malade à la porte de Tinfirmerie.
Justement, le père Maugendre revient de
Toyage à cette époque.
Il trouve tout le monde réuni à la maison. Et
quand le pauvre Louveau, tout inquiet, lui de-
mande :
— Eh bien ! veut-on de moi, là-bas ? ..."
Maugendre ne peut se tenir de rire.
— Si on veut de toi, mon vieux ! . . . .
Us avaient besoin d'un patron pour un nou-
veau navire, et ils m'ont remercié du cadeau
que je leur faisais."
Qui ça "ils"?
Le père Louveau est si enchanté qu'il n'es
demande pas davantage.
Et tout le monde se met en route pour Cla-
mecy, sans en savoir plus long.
Quelle joie, en arrivant au bord du canal I
Là, à quai, pavoisé du haut en bas, un magni-
fique bateau, flambant neuf, dresse son mât
verni au milieu des verdures.
106 La Belle-Nivernaise.
On lui donne le dernier coup d'astic, et Yé-^
tambot, où le nom de lembarcation est écrilî
demeure couvert d'une toile grise.
Un cri sort de toutes les bouches :
— Ah I le beau navire I
Louveau n'en croit pas ses yeux.
n a une émotion de tous les diables qui lu)
picote les paupières, lui fend la bouche d'uQ
pied, et secoue ses boucles d'oreilles comme des
paniers à salade.
— C'est trop beau I
Je n'oserai jamais conduire un bateau comme
ça. C'est pas fait pour naviguer.
On devrait mettre ça sous globe."
Il faut que Maugendre le pousse de force
sur la passerelle, d'où l'Equipage leiir fait des
signes.
Comment!
L'Equipage lui-même est restauré?
Bestauréi radoubé, calfaté à neuf.
Il a une gaffe et une jambe de bois toutes
fraîches. C'est une gracieuseté de l'entrepre-
La Belle-Nivernais. 107
neur, un homme entendu qui a bien fait les
choses.
Voyez plutôt :
Le tillac est en bois ciré entouré d'une balus-
trade. Il y a un banc pour s'asseoir, une tente
pour s'abriter.
La cale est de taille à porter cargaison double..
Et la cabine ! oh I la cabine I
— Trois chambres I
— Une cuisine 1
— Des glaces 1
Louveau entraîne Maugendre sur le pont
Il est ému, secoué d attendrissement» <— ^
comme ses boucles d'oreilles.
H bégaye :
— Mon vieux Maugendre
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tu n'as oublié qu'une chose ....
— Voyons ?
— Tu ne m'as pas dit pour le compte de qui
je naviguerais.
— Tu veux le savoir?
J08 La Belle-Nivernaine.
— Bédame !
— Eh bien ! pour ton compte !
— Comment. . mais alors. . le bateau « .
— Est à toi!
Quel coup, mes enfants !
Quel abordage en pleine poitrine I
Heureusement que l'entrepreneur, — qui est
un homme entendu, — a eu lïdée de mettre un
banc sur le pont
Louveau tombe dessus comme assommé.
— Ce n'est pas possible ... on ne peut pas
fwcepter
Mais Maugendre a réponse à tout :
— Allons donc!
Tu oublies notre vieille dette, les dépenses
que tu as faites pour Victor !
Sois tranquille, François, c'est encore moi
qui te dois le plus.
Et les deux compagnons s'embrassent comme
des frères.
Cette fois, ça y est : on a pleuré.
Décidément, Maugendre a tout disposé pour
La Bdle-Nivernaise. 109*
yae la surprise soit complète, car tandis qu'oni
li'embrasse sur le pont, voilà M. le curé qui débou-
f lie du boiSy bannière au vent, musique en tête.
Qu'est-ce encore ?
La bénédiction du bateau, parbleu I
Tout Clamecj est venu en procession pour
assister à la fête.
Et la bannière flotte au vent
Et la musique joue.
Zim-boum-boum I
Et les figures sont joyeuses.
Et il y a sur tout cela un joli soleil qui fait
flamber l'argent de la croix et les cuivres des
musiciens.
La jolie fête !
On vient de découvrir la toile qui masquait
l'étambot; le nom du bateau se détache en
belles lettres d'or sur un fond d'azur :
La Nawoelle-Nivemaise.
Huitah I pour la Nouvén/erNivernaise ! Quelle
ait longue vie comme l'ancienne et plus heu-
reuse vieillesse t
1 10 La Bdle-Nivemaise.
M. le cure s'est approché du bateau.
Derrière lui, les chantres et les musiciens
sont rangés sur une seule ligne.
La bannière fait fond.
— Benedicat Deus
C'est Victor qui est le parrain et Clara qui
^^st la marraine.
M. le curé les a fait avancer au bord du quaî^
tout près de lui.
Ils se tiennent par la main, ils sont tout ti-
mides, tout tremblants.
Ils bredouillent de travers les phrases que
l'enfant de chœur leur souffle, tandis que M. le
-curé secoue le goupillon sur eux :
— Benedicat Deus ....
Ne dirait-on pas un jeune couple à l'autel?
Cette pensée-là vient à tout le monde.
Peut-être bien qu'elle leur vint à eux aussi,
car ils n'osent pas se regarder, et ils se trou-
blent de plus en plus à mesure que la cérémo-
:nie avancé.
C est fini
La Belle-Nivernaise, 111
La foule se retire et la NouvéUe-Nivemaise est
bénie.
Mais on ne peut laisser partir les musiciens,
comme cela, sans les refraîchir.
Et, tandis que Louyeau verse une rasade aux
musiciens, Maugendre cligne de Tœil à la mère
Louveau, prend par la main le parrain et la
marraine, et se tournant vers M. le curé :
— Voilà le baptême fini, monsieur le curé ; à
quand le mariage ? "
Victor et Clara deviennent rouges comme des
coquelicots.
Mimile et la petite sœur battent des mains.
Et, au milieu de Tenthousiasme général, le
père Louveau, très allumé, se penche sur Té"
paule de sa fille.
n rit jusqu'aux oreilles, le brave marinier, et,
réjoui d'avance, de sa plaisanterie, il dit d'un
ton goguenard :
— Dis donc, Clara, vlà k moment si
nous reportions Victor chez le commissaire ?
FIK.
LA BELLE -NIVERNAISE.
STORY OF AN OLD BOAT AND ITS CREW.
Pageune CHAPTEB I.
3.— 1. Un coup de tête. A rash inoonsiderate act.
3. Une ligne étroite comme un égout, A street as narrov
as a sewer.
4. Des flaques de boue noire. Puddles of black mud.
B. Odeurs de moisi. Mouldyodors.
6, Allées béantes, Opened alleys.
8. Fenêtres de casernes. Windows like those of soldier's
barracks.
8. Vitres troubles. Uncleaned panes of glass.
4.— 1. Journaliers, Day laborers.
2. Hôtels de Maçons. Masons* boardlng-houses.
3. Oamisàlanuit. Lodging houses.
4. Bez-de-cJiaussée. Ground floor. |
5. Charcutiers. Pork butehers. ^-.i, \
6. Orospain. Coarse bread. " "*
9. Pas de falbalas. No nioely dressed women. "Falbala'»
a corruption of the Engllsh "furbelow." drapée
around dresses. «*«ywy
10. Flâneurs. Louni^ers.
10. Marchxnd^ des gmtre misons. Lioensed venders.
15. Leur terme, Theirrént.
i II' ™f,!?l^'^''^'l'f?^'*'^- Dlspossessingthepoor.
i 19. Tables boueuses. Disjointed tables.
i 20. Matelas éventrés. Torn mattresses. ^
21. Une botte de paUle. Awispofstraw
22. Douloureux, used hère In the meaning of mutilated.
114 La BeUe-Nivernaise,
Page Llne
».— 1. La$ de dégringoler. Tired of belDjr carried down the
ereasy stairway.
4. Becêdegaz. Lamppoets.
9. Adossé au comptoh: "Loaidng with hl8 back affalnflt
the bar.
11. Trinque. To toast, olinkioff the fflasses.
18. Figure rougeaude et couturée, Bed and scarrod faoa.
10. Affaire conclue — Topez là. That's a baivaln-iihake I
•.— 8. Le faible du père Lotiveau, The weakneas of Loayeau
1b white wine.
8. La ménagère, The honsewif e.
8. Ne tolérerait pas la ribote. Woold not allow drinklnir
and sprees.
11. Comptoir de zinc. The bar of Inns is oovered with zlno.
13. Qu*il aperçoit au traders d^un brouiUard. Whioh he only
Bées dimly. as he is a little under the inflnenoe of
wine.
19. Il ne manquera pas le rendez-vous. He will hot break
the appointaient.
•30, Le marché est trop beau, The barsain or sale ia too
good. (Note the différent meaninge of : marcher^ to
walk; bon maroM, <^eap: un marehi a market; un
marché, a baisaln. an aflkir, a sale.)
81. Il a M trop rondemeni m^né, It bas been too aoiokly
conduoted to allow any delay now.
7.— 1. Bousoulanl les ootfpÎM. BniBhinff asainst people.
I. La joie débordante» The oTerfaelminff joy of a sohool
boy brinffinff home «rood marks.
6. Femme de tète, A woman of biains.
8. Du premier coup, àt onee. at the flrst offer.
9. Planter là, Qiye np the **Belle-NiyeniAlse."
10. Faire trop d'eau, Whloh commeftoed to leak too mndh.
19. Fier, Proud. Meana hère, Kood« stronar and fine.
16. Ingarnbe, Nimble.
18. "PttU derrière." Oabin boy. Thls Is ratiiar a slanir
expression ; un mousse is the term.
17. FloUeursdeULMamê, Flotilla.tniàkt\M,tbi la Marne.
river of France, one of the trlbataries of the Seine.
La Belle-Nivernaise. llS
^age Llne
7.— 19. Commères. Old women ; firossips.
20. Le gardien de la paix. Polioeman. Also called, sergeni^
de ville; agent de police.
22. Calepin. Mémorandum book.
8.— 1. La Cfiatissée. The middle of the Street.
13. Mine mal débarbouillée. His smeared face.
15. Un prévenu. Aprisoner. Le marmot the ■orGhin.
21. Mioche. A tôt
».— 6. Moucha le petit. Wiped the littlo fellow's nose.
7. Ses joues poissées. His sticky cheeks.
U. Ilpassaii tant de locaJtaires àla m.ai8on. Therewasft
constant chancre of tenants in the honse.
17. Le propriétaire venait de, The landlord had just dii^
possessed them.
18. Fa;meux débarras. Good riddanoe.
10.— !• Us ne s* entendaient que. Ther only a^reed on oii#
point.
I. Rosser leurs enfants. Thrash their children.
8. Volaiefnt aux étalages. Bobbed goods ezposed for sa!»
outside of the shops.
16. Poussant la charrie. Pushinfir the hand-cart
11.— 6. Tartine de confiture. Slice of bread with préserves.
17. Le-eonduire au-poste. Take him to the station houseu
12.— 7. A la bonne heure I Well done !
18.— 3. Je ne mUs pas très fort I am not yery brifirht.
12. Patron. Master and owner.
14. Un équipage un peu chouette l The latter Is a slanit
Word rendered in Enirlish by. A No. i; or, tiptop-^
e. a* : a tip top orew.
18. Sclusiers. Lock keepers.
18- Clamecy. A city in the departmeiit of Nièvre.
14. - 1. Ourrablê. Workable wood.
8. Mes oonpes. M y t|mber.
II. Il at>ait empoigiié. He had taken hold of the polioem*^
13. Se débattait Strueiirled to set f ree.
22. La galerie. The people présent
15.— 8. Pas un rentier. Not a capitalist
10. Un qui tette. Téler, to nurse.
116 La Bdie-Nivemaise.
rêgêUa»
Ur-U, On êê toêêe un peu. To sqaeeee nv^ in order to mak»
room for one more.
10. On êerre sa ceinture, To imll in one's belt; not to feeL
the panff of hniuirer.
H.— 4. Je VOUÉ tiendrai au courant, I wfU keep yon informed.
13. Dégriser. Tosober.
14. Flapier timbré, Stamped paper : doeament bearliur th^
seal of the State or of some iroyemment office.
19. Un niais ; un glorieux. A fool : one ea^er for yain
fflory.
90. Flasser son chemin. Go about his business.
31. Sans se mêler de ce gui ne le regardait pas, Without
meddlin^ with thinjrs that did not concem him.
1T«— 4. Le cœur sur la main. Open hearted.
W. Victor traînaU ses souliers dans la crotte, Tictor
dr&eged his shoes in the mad.
18, Il se faisait tirer comme un boulet, He had to be pnlled
about like a cannon bail. An allnsion to the bail and
chain f astened to the state prison convicts and which
tbey mast draw about
14. Iln'pn pouvait plus, He was ezhansted.
20. Ma foi tant pis, il risquerait le paquet. Faith. it*s ail
one : l'il face the music. said he to himself.
18.- 5. Amarrée. Moored.
8. Orouillaït. From flrrouiMer, to stlr about likeworms*
The beats rose and fell on the river.
11. Faisait grincer Its chaîyies, Made the crossinfir chaîna
ffrate against each other.
13. Deux chalands reliés par des passerelles. Two lightera
or barges jolned by f^ang-planks.
10.~ 9. Sa cuisine. Her kltchen. Meaning what she was cook- .
inff.
4. 72 n'était plus temps. It was too late to retreat.
7, Fenchée sur le poêlon, Bent over the sauce -pan .
la. La vapeur troublait Jes vitres. The steam covered the^
wlndow panes.
80. L'enfant déguenillé debout, The child standing ixk
tatters.
La BeUe-Niisemaise. 117
Page Line
^.— a. Non Uvade ces minutes. There are terrible moments
in the beat of households .
9. Il bégaya. Hestammered.
^1.-11. Mon écumoire. My skimmer.
16. Comme un condamné. Like a prisoner hearing thm
judfire*s charge.
■on.— 1. E lie marcTiait sur lui, She walked to wards him .
22. £lle tisonnait le feu. She poked the flre with ail her
might.
^8.-6. 8e tenait coUe. Eept silent. Masoulin coi (Latla
Quietus).
8. Rougir la braise. The oharooal briflrhteninff ap.
17. Au fond un brin touchée: In the bottom of her heart
she was a little bit moved.
iU.— 10. Démêlé. Oombed. Mêler, toenthugle.
11. Le pauvre petit gosse. The poor little boy. (Slang.)
13. Pomme d^api. Lady-apple.
-26.— 8. Bédame. Of course.
18. Baliveau. Toungtree.
16. Il bat en retraite tout penaud. He retreated lookinir
very blank.
17. Le dodo. Nursery term for bed.
22. Refoule son voisin. Pushes her bed-mate in the corner.
•36.— 1. Lui fourre les coudes. Pokes her elbows in his eyes
(unintentionally).
4. La Seine qui clapote. The splashlng of the riyer.
CHAPTEB IL
-28.— 6. Des pas craquaient. Steps creaked on deck.
14. G^ était la livraison. It was the delivery of the cargo.
18. D'un entrain. With a heartiness unacoustomed in hf tn.
il9.— 1. Il s'attendait à une. He ezpeoted another scolding.
14. Faire trois voyages. To run three trips.
16. Son nourrisson. Her infant.
19. Des madriers. Thick oaks loge.
21. La solive. The beam.
22. L'Equipage. The crew. Note the capital letter. The
crew being composed of one single sailor with a
wooden leg.
118 La BeUe-Nivemaise.
V»ge Line
StL— 6. 8*arc-boyiaU, Braced hlmself on his wooden leff^
{Quitte, aninepin.)
8. Ployant sous le faix. Bendins: nnder the barden.
16. Toujours altéré. Always dry.
«L— 16, Cette fois ça V est, This time flnishes It.
32.— 10. Ils s* empâtaient à tour de rôle. They stufled themselvesi
each in his tnm. Pâtée, mess for dogs and cats.
12. Faisait toujours des façons. Always made a fuss.
13. Tendait son bec. Opened her bill. (Mouth.)
3S.— 4. JDu point du jour, Two moorinfi: points on the Seine.
19. Il était disposé. He was ready to let her pull his hair»
22. Tignasse. (Vulgarterm.) Properly an old wig : knotted
mass of hair.
St.— 1. Taquinant son grand ami, Teasins her "big" friend
like a small cur nibbline at a poodle.
4. Bonne d^enfant. Nurse ( meanine Victor ) was venr
handy.
19. Sans un écart. Without one weak moment.
22. Prendre le remorqueur. Take the steam tug:.
9S.— 2. Bans V entrepont. Secluded in the lower deck.
2. Badouhant le horda^e, Bepairing the huU.
7. Il n* était pas moins. The Justice of the Peace was no
less feared on board "LaBelle-Nivernaise" than ia
the house of Punch and Judy.
9t.— 1. Il se cramponna aux jupes. He Glnng to the skirts.
16. Clara s'est toquée de lui. Clara is orazy about him.
19. Chacun V mette du sien. Let each one of us do its best
in the case.
20. Clara aura ses nerf s. Clara will hâve a nervous attack.
21. Tu te griseras. You will if et tipsy.
37.— 1. Le père Louveau rayonnait. Old man Louveau smile<|
ail over.
4. Boulant son cable. Coilins: his cable.
CHAPTEB III.
aWL— 2, Campagne de banlieue. The suburban country which
mirrored in the water its Httle houses and its kitchei^
sardens.
La BeUe-Nivernaise. 119
Page Lin«
88.— 5. Le paya blanc des collines crayeuses, Chalky hillB.
7. Chemins de Itàtaçe, TowinfiT-paths coTered wlth 8onor-
ous flair-stones.
10. Ecluses, Locks. Slulces. or dams.
12. Morvan, Name of one of the anclent divisions of
France, now included in the departments of Tonne
and Nièvre.
89.^ 6. Fiasser au large, Passinfir aloof.
6. Il fallait se cramponner. Louveau had to oUng to the
tiller in order to prevent *' La Belle-Nivemaise '* from
landins: at the inns. A picturesQue way of express*
insr Louvean's résistance to drinkinff.
11. A Vacant juché. At the prow, perched on one olaw.
12. Une gaffe. Boat hook.
16. Le clàbaudement, The stnmpins.
20. Ehorgné, Bllndof oneeye.
21. Vne hacJie Vavait. He had been crippled by the blow ol
an axe at the saw-mill.
22. Ebouillanté. Soalded at the reflnery.
40.— 3. Embauché, Embaucher, to enffaffe the services of a
workman.
9. Louveau avait baissé le nez, Louveau took his scoldinis
meekly.
18. Oorbigny, Near Clamecy.
22. Badoubent, Radouber ^toreitair,
41.— 1. Les Coupes, (Seenotelé.— 8.)
5. Letemps de chômage. The idle-time.
8. On décrocha le gouoemail, They took the rudder oft.
9. Mât de Fortune, Jury-mast.
11. Le tillac, deok, qnarter-deck.
15, On aurait diL One would hâve taken him for — ; or.
helookedlike — .
13.— 9. 8a langue se délia, His tonmie became antied.
10. Ce fut V épanouissement. It was the blossominff of a
flower bronght from the cellar and put on the wln-
dow-sill.
18. Un furet traqué, A hanted ferret.
14. Front bombé. Protrading forehead.
120 l/a Belle Nivernaùe,
42.— 20. Se raccommoder, Literally» to mend one'd self, meaiui
to make up acain.
21. Têtue comme une bouiTique. Headstrons; ; obstinate as
a donkey.
A3.~10. La mère Lowoeau hougonnaU, Mother LouTeau
stormed.
VL (T est la gloriole. Vain glory poseessee them.
é«.— 10. Mes paroissiens, My parishioners.
13. A tout prendre, TakiDgr everything in considération.
16. TaiUant des culottes - Cutting: ont pantuloons from an
» old sailor's blouse.
11. Des loques. Ba«s.
Ad.— !• OrpJielinat dAiUun. Orphan asylum of Autun (départ-
ment of Saône et Loire).
5. M'est avis que, My opinion is that .
U. Nous nUrons pas demander Notice the use of pas with
[ personne, Â grammatical orror of inf erior classes.
17. Avoir été sevré. Having been wcaned.
19. Il faisait des dents, He was cutting teeth.
44—10. Qui ne quittait pas ses jupes, Tied to her apron stringa.
4T.— 8. Sabots, Wooden shoes.
' 8. Begarder les bâcherons saper, Looking at the wood-
cutters f elling the trees.
17. Un chantier, Alumberyard.
48.— 4. Monter un chantier. To establish a lumbor yard away
from the others.
C. Chùiner, To idlo time on account of lack of work.
8. Beaucoup de denrée. Much monoy. Very familiar ex-
pression. DenrJj means colonial products.
17. Il lui enseignait. He tausht him how to carve the hulls
of boats ont of littlo blocks of wood.
20. Tu me l'appelle.t. You ret^all to my raind.
49.— 14. On eât pu croire. One could hâve believed that bad .
lu*k.
' IT. Tout allait de travers. AU went wroner.
90.— 1. Les marmots. The children ; tuts.
3. n confondait la snvp*». Ile took the soup for the groeL
( Tisane, herb-toa. )
lia Belle- Nivernais. l-l
Page Line
61.— 8. Joindre les deux. hotUs, To make both ends meet.
4. SHls avaient eu de quoi. If they had had enough money.
8. JEt leê bénéfices passaient. And the profits went toward
closing: up the holes of the B. N. whieh was used up.
13. Par dessus le marché. Besides. Sometimes mean»<-~
in the barfirain.
62.— 1. 2>.s raccords ne suffisaient plus. The patchings wer%
insufflcient-.
3. Mettre la barque au rancart Abandon the bark.
7. Béglé son compte. Settled his bill.
17. Un peu de bien. A little money.
«8.-6. La denrée. (See note 48—8.)
16. Moutard. A brat.
22. Pauvres ménages. Poorer conples than ourselves.
04.— 13. Ca a fait tourner son lait. The news broufirht upon hef
* a milk fever of which she died,
22. Je n*en peux plus. I cannot stand it any lonfirer.
fi6.— 11. Je te dédommagerai. I shall give you a con^pensatioa
for your expenses.
^.—12. Clapoter le long. Plashing against the side plr^nks.
14. Le sifflet du chemin de fer. Tb e railroad wulstle shriek-
ing through the night;
CHAPTER IV.
- La tne est rude. Life Ift htktû.
07.^ 1. Victor touchait à ses 16 ans. Yiotor vas almost 16 years
old.
2. Il avait poussé. He had growc.
8. Un fort gars. A strone: boy.
8. Nommant les bas-fonds, Gblling ont the ehaUow parts.
9. Flairant les Tiauteurs d'eau. " Soenting " the rise of th«
water. Properly— able to deteot.
68.-8. Les barrages. The breakwater.
8. 8e ruait vers la mer, Bushed towards the sea.
11. Le fleuve roulait. The river was on the levelwiththe
quays.
16. La crue montait. The tide kept on rising.
122 La BeUe-Nivemaise.
Pftffe Ub«
06.— 90. Au-'deêêus les arues. AboTe. the laise steam crâne»
worked their sreat arma.
23. La HaUe aux vins, The laivce wine-depot was already
cleared.
99.~ 1. Des camions. Tmcke.
2. Les loueurs q^iJUaieni, The toweis left their hute.
8, Etîa fils des charrois. And the Une of carts climbintr
the slope of the embankment.
6. Retardés par la hrutaUlé, Delayed by the rouffhness of
the water and the stoppage doring moonless nlghts*
20. Faussait des gémissements, Groaned.
22. Fas moyen de. Impossible to sleep.
60«— 2. A Vaube. Dawn of day.
12. Eston^ée dans le brouillard. Grayen upon the foff.
16. Les vaguettes lécJiant, The small waves lickinfir. eto.
22. Un chaland chargé, A barsre loaded wlth mlU-stones.
ei.— 1. Coûter bas. To slnk.
2. Fendu de Vétave, Bpllt f rom stem to stern.
8. Un remous. An eddy.
20. Passer à la nage. Impossible to swim OTer with them
ail.
21. Bordage. From one side of the boat to the other.
62.— 1. Il fallait accoster. It was necessary to set alonisside»
cost what it may.
6. Jette une amarre. Throw a hawser.
17. A la dérive. Adrift.
20. A bras le corps. Held him flrmly.
68.-- 8. Sur. Towards.
9. Maîtresse arche, Mainaroh.
20. Emporté par son élan. Oarried away by its speed.
64.- 8. Tomber à plat ventre. Fall flat on hls face. (StQmach.)
C. Un grappin. A srapple-hook.
8. Les anneaux scellés, The iron rinffs fastened in th»
stone of the pillars.
10. L*enfilade des autres ponts. The long Une of other
bridff es f raminff a yiew of patches of the sky.
22. Virer de bord, Taok about.
La Belle- Nirernaise, 123^
Page Line
66.-6. Fricot fumant Steaming stew.
12. A la suite des angoisses. After an agony.
14. On clignait de Fceil, They winked at each other.
19. Promenant un regard^ Looking with tears in hia eyes-
upon the brocd (the chlldren).
21. On aurait dit One would hâve thought.
«6.— 2. Le gros ht. The fi:rand prize.
3. Le mari7iier assommait. The mariner (Louveau) poked
Victor with his flst«.
6. Témoigner sa tendresse. Show his love.
7. Quel coup de barre. What a handling: of the rudder !
11. Le bonhomme en eut pour 15 jours. The old man was
f ull of that for a fortnight.
16. Le bateau drossait, The boat was driven by the-
current.
17. Vlan! Crack! Bangl
67.— 1. Pompaient sur le tillac, Were pumping on deck.
11. jr//ï^ni< arrondissement Xlith ward.
21. Hargneux. Surly.
68.— 18. Pourquoi veu£-ta? What makes y ou think that they
told me.
69.-2. Claquant la porte. Slamming the door.
8. Il parlait la nuit He spoke in his dreams.
20. HUe le crut. She thought he was oompletely off.
21. Illeur fit une scène éfioucaîUable. He made a terrible
row.
70.-17. Maugendre ne songeait Maugendre thought only of
cheating him.
71 .— 2. Faire dc-i fagots. To pick up kindling wood.
4. Dos d^unfoasJ. The slope of a ditch.
16. Une éclair de. A glade.
21. Un feu de bouiTée. A flre of brushwood.
72.— 1. Ebouriffé comme un plumeau. His hair brlstling like
a featber duster.
2. 8a chemise crevant ses culottes. His shirt sticking out
ol his pants.
«. Surveillait amoureusement Looked lovingly on the-
sauce-pan.
124 La Belle- Ni ver naise.
Page Line
-7'i.— :8. OkI je ne t'en vetix pas. I am not HOffr^ with you.
• 73 . —14. Les s iurclh fro iv/.i. With kaitted brows.
21. Je vais me dépatrier. I am goini; to expatriate myself .
74.— 3. Victor et Clara déboiœhèrenL Vie: or and Clara came
out of the avenue with their load of brnsh.
76 . — 3. Un élan de p itié. A sadden motion of pity .
21. Des poules picoraient Hens were peckinisr on the
threshold.
22. Une vache à Vattache. A cow tiod on the pasturelowed.
7«.— 6. Débarrassé de son soucL Rid of bis oares.
6. AasisaufraiA. Hitting at pase.
21. Très essoufflé, Much out of breath.
77 .— 4. Faire une nourriture. Take a position as wet-nurse.
16. Elle les emporte à la hotte. She takes them away in a
basket strapped to her back. For auy description
concerning wet-nurses, etc., read '* Trente ans de la
Vie de Paris," by ])audbt.
17. Drôle de métrer! Queertradel
92. Qui les Uyuait à. Who hired them to other lazy women
who carried them about while begging to excite
pity.
80.— 9. Suait à grosses gouttes. Tiie perspiration was pouring
down in large drops.
10. Appelait mentalement. Galled mentally for the light
frora aboYO.
P,'^,^. ^^^ 21. Il m' a fendu le coeur. He broke my heart.
^ .82.— 4. Sur la banguette. On the seat of the R. R. car.
10. Un* a pas voulu laisser. Hedidnotwant to leave his
child exposed.
.83.-6. Four le guigner. To watch him.
13. Boutonné d^ argent. The costume of the scholars of the
Forestry school is dark green with siiver buttons.
21. Les galons et les dorures. The stripes and the guild
lace.
.84.— 1. La denrée. Money. See note 48—8.
2. Chamarré Bedizenned.
7. Rengorgeant From rengorger. To puff one self.
18. Ecaelle de soupe. Pori^er or bowl of soup.
La Belle-Nivemaise. 125
Page Lin«
«.^16. Ces fenêtres étranglées. Narrow Windows like the air-
holes of a prisou from whioh hang ravelled frag-
ments of tattered garments.
i9. La cohue des débarcadères, The orowd on landing
places.
21. Colis, Baggage. Fiacres, Haoks.
te.— 1. Voyageurs chargés de, Travelers loaded with blankets
roUed in straps enter briskly and noisely in the^
hacks.
le. La prime des modes illustrées, Ttie last fa»hion plate.
18. Un complet de chasse, A hunting suit.
21. La tunigue type rembourrée, The typical tunic or coat-
stuffod and padded. A basques carrées. Sauare eut
basques.
87.— ^ En bras de chemise. In shirt sleeves.
7. Les cuisses. Thethîghs. La taille. Thewaist.
10. Qui lui noient les yeux. (Noyer to drown) which flU hi*
eyes with tears.
17. Petit-derrière, Oabin boy. Seenote?— 16.
88.— 1. Qu^est-ce à dire quitter? Give it ail up
8. Il faut rompre avec, You must part with.
12. Le pion décore un rom^n, The usher roads a novel on
the sly by the light of a. night candie.
19. Le pion qui tape à, The usher who strikes with ail hia
might on his desk.
89.— 1. Geite voix, criarde remue, Tbis soreachy voice stirs up
ail the dregs of the unhappy rocollecUon.
4. Le taudis, The hovel-
17. Tantôt elle vieni, tiometimep jt is wrecked upon %.
theorem splashing the flgnres.
22. Elle se care à V aise. She moves with ease*
10.— 6. Le charpentier tCen revient pas, Tbe carpentor cannot/
get over it
7. Il est têtu. He is obstinate*
14. Sous la férule d^un. Under the iron rule of & hairr*
usher.
15. L* élève Maugehdre dégrinijoU. Maugec dre f pU back f ronr
the Junior department te ihbX ot the preparatory.
126 La Belle Ni ver naise.
Page Llne
91.— 4. // lai seiïible que le forestier. It seems to him that thia
dream of soeingr Victor a pupil of the Forestry school
is vanishiniBr with huge steps.
12. Un cancre. A dunce.
12. Bulletins trimestriels. Quarterly reports.
02.— 8. Vu. Seen. Approved.
9. Correspondances interlopes, Irre^rular correspondence.
«3.-5. Les Hèches peuvent volei; Paper arrows may fly acci-ost»
tho class-room .
11. Jî méprise les boulettes. He despises aud disreipards
the " spit balls."
13. Jlhûche. Hedi£:s.
21. Tangage de bateau. Pit^hing: of the boat.
'94.-7. On a suspendu. They hâve hune a black sicm on tlîo
ptern.
96. - 1 Epuisé par le travail Worn out by work.
10. La crue! Thefloodîl
11. Un frisson le priL He had a ohill.
14. L'abat-jour. The lamp shade.
14. Hirsute- See note 90—14.
18. Monsieur le doctaw a beau. The dootor shakos his
head in vain.
-96.— 4. Ses cheveux gris. His £:ray hair used for his gray hoad.
9. Il s'agit de, The point is-
12. Ou ferait bien de lui rendre. They would do well to
give hlm his freedom back.
16. AnéaiUiL Destroys.
97.— 7. Le vieil arbrs est Tho old tree (meaninj old Mau-
firendre) is split to the sap (heart). Mausendre U
overwholmod with srief.
19. Les moineaux piallant. The sparrows chirpingr in tho
covered yards.
22. On a mis de la paille. They haye put straw in tho
Street to deadeu the noise of oarriaffoa.
.98.— 8. Les écarter tiu pet. Oi>en the curtains a littie.
11. Des voix chiichotent- Yoieee whisper.
13. . MarciMnt *iur la pointe. Walkinfir On tip too.
^99.— 7. Le vienr hé'-on ébouillanté. The old scalded heroa
(the saiiur. the c.ew).
La Belle- Ni vernaise. 127
Page Line
100.- é. Gomme un manoeuvre. Like a joumey-man.
7. Ton pion tombe dans. Your nsher bursts into the
principars office.
9. Fièvre chaude. Brain foyer.
16. Tu battais la campagne. Yon were dellrious. Inother
instances it may mean : you are wanderinfir from
the subject.
101 . -21. Faù'e la causette, To do a bit of talk with iiim.
102.- 1. François surveillera une bâtisse. François will watch
a building: in course of construction.
5. Trains de bois. Lo^floats.
7. Un fin marinier. Acleversailor-
it. Victor est ravi. Victor is delifirhted.
22. Ton tricot, Your knitting.
103.-6. Quand il grimpait. When he sat aMraddle leurs on th«
bar or tiller.
\7. Les panades. Bread-soup.
l'vi \3. Bougir à tout propos. Blush on ail occasions.
106^ 2. Mettre son malade à la porte. Discharse his patient.
10. 8ion veut de toi, m>07i vieux. Of course they want you
old boy I
16. Il n*en dem^ande pas davantage. He does not ask any*
thing: f urther.
18. Sans en savoir plus long. Without knowinfi: mor»
about it.
20. Fofooisé. Dressed with flags.
21. Flambant neuf. Brand-new.
VM- 1. On lui donne le dernier. They give the finishinsT touch.
2. VétamboL The stern.
7. Il a une émotion qui, He feels an émotion whlch makes
his eyes water, which makes him grin from ear to
ear and shakes his earrings like salad baskets.
14. On detfraU mettre ça, They ought to put that under
eriass cover.
16. La passerelle, The ffang-plank.
19. Véquipaqe. The crew. one man; is renovftted. patched
uptcaiked.
22. C*est une gracieuseté. It is an attention on the part of
the oontraotor.
128 La Belle- Nivernaise.
107.- é. Le tUlac est en bois cu-J. The deck is of waxed wood.
7. La cale est de taille. The hold is of a size larsre enough^
106<- 6. Quel abordage en pleine poitrine. What a blow in the-
chest : meaning what joy he felt.
31. Cette fois ça y est This time it is flnished.
109—3. Bamiicre au vent. Banner flyinfi:.
6. La bénédiction du bateau. The blessing of the boat.
13. Un soleil qui fait flamber. The sun makes the silver
cross and the brass instruments shine
18. Sur un fond dazur. On a blue back gronnd.
110.-2. Les chantres. Thecîioristers.
4. La bannière fait fond. The banner in the rear.
6. Benedieat Deus. God bless, etc.
12. ris bredouillent de travers. They mumble as best they
can tlie sentences thaï the little chorîster boy whis-
persthem,
14. Le goupillon. The holy-water sprinkler.
111—5. Loui'cau verse une rasade. Lonveau pours a round of
drinks.
6. Cligner de l'œil. To wink.
12. Coquelicots. Poppies.
15. Trc-s aUiiiil^.\ Very much excited.
19. D'îtîi ton goguenard. In a jecrine: and rofiniish tone .
au. Jjis donc Glarut v'ià le moment- Say Clara, now is the ^
rime, let us take back Yictor to the police head '
quaners.
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•47
SB
3B
RADCUFFE COLLEGE
Th« borrow«r is r«tpontible for
knowlng wh«n this book is due.
To avoid fin«s r«turn books
promptly.
À